CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Le Marteau et la Faucille// Théâtre Sorano




POUR QUI SONNE LE GLAS ?


publié le 07/12/2019
(Théâtre Sorano)





En décembre 2018, la banque Natixis confirmait avoir perdu 259 millions d’euros sur les marchés financiers en Asie. Une décennie après la crise bancaire de 2008, la dérégulation des marchés a repris de plus belle. Les gracieuses promesses d’hier ont vécu, et les conditions d’une future nouvelle crise mondiale sont à nouveau réunies. En 2010, l’écrivain américain Don Delillo écrit Le Marteau et la Faucille, une nouvelle crépusculaire sur ces banquiers par qui le crime est venu. Adapté rrécemment à la scène par Julien Gosselin, le spectacle programmé au théâtre Sorano est un monologue aux allures de chute libre inversée.

Regarde les hommes tomber

Un homme en costume cravate s’approche nerveusement d’un micro. Il s’assoit, branche un caméscope pour se filmer, et cherche dans son esprit par où commencer. Son nom est Jerold Bradway. Dans une autre vie, il était banquier au sein de l’entreprise paternelle, gérait des portefeuilles et des actions, participait à des montages financiers au nom de la libre entreprise. Aujourd’hui, Jerold est un détenu parmi d’autres dans une prison pour cols blancs. Des criminels financiers, des traders qui – ayant perdu pied dans l’envolée de la bulle spéculative – ont été les rouages actifs d’un effondrement. Affolement des sommes engagées et évaporées, affolement dans la durée des peines de prison. Un des codétenus de Jerold purge une peine de 720 ans… Un voisin de box, ancien collectionneur d’art, marmonne « Mes murs me manquent… ». Il y a quelque chose d’irréel, une torpeur abrutissante qui modifie la perception concrète du passé ou du quotidien. Jerold Bradway passe ses journées prostré devant une émission de télévision, ou participe à des activités sportives à l’extérieur du camp, de l’autre côté de l’autoroute. Ce sont toujours des moments étranges. Sur le petit écran, Jerold reconnait ses deux filles, animatrices d’une émission expliquant la finance aux enfants. Il croit comprendre, mais ne comprend pas. Ce qu’elles font là, ce qu’elles disent, l’incohérence de plus en plus flagrante de cette vulgarisation boursière, de cette réalité aussi. Il faut suivre Dubaï, qui possède une dette colossale. Il faut suivre la Grèce, qui a amorcé un plan d’austérité. Faut-il suivre le Portugal ? Et comment va la santé financière de l’Irlande, de l’Espagne ? Peut-on arrêter l’effet papillon de cette contamination par l’argent ?
Les déplacements sportifs sont l’occasion de marcher sur le pont qui enjambe l’autoroute. Un paysage qui fascine l’ancien banquier par la réalité de sa circulation routière. « Pourquoi n’y a-t-il pas plus d’accidents ? » Ces entrecroisements de bitume, cette vitesse, ces véhicules, cette technologie du mouvement entre les mains de millions d’hommes et de femmes. Tout semble se dérouler dans une parfaite précision, indolente et naturelle. Si la confiance vacille à chaque transaction financière, peut-être que la stabilité immuable du capitalisme se trouve là, au milieu des gaz d’échappement.
Jerold Bradway veut témoigner de tout cela, de ses vertiges qui composent aujourd’hui sa vie, de cette nervosité qui exsude par tous les pores de sa peau et sur laquelle il ne peut pas poser de mots. Tout ce qu’il voulait, lui, en tant que représentant perfectionné de ce système basé sur l’impérissable Capital, c’était gagner beaucoup d’argent.

Un homme sur le pont

À l’origine, ce monologue était incrusté dans la trilogie Joueurs, Mao II, Les noms, spectacles tous issus de romans écrits par Don Delillo entre 1977 et 1990. Julien Gosselin souhaitait y mêler terrorisme, individualisme, capitalisme et radicalisme. Que se cache-t-il derrière ce titre énigmatique, Le Marteau et la Faucille, qui pourrait rappeler les symboles du communisme dans sa variante Léniniste ? Delillo et Gosselin ne donnent pas de clés, et laissent le public à ses conjectures… Une sorte de miroir de l’Ouest, où les emblèmes passéistes de l’Est seraient inversés ? À chacun de chercher son chat.
Il faut une bonne dose de culot à un metteur en scène pour proposer un théâtre aussi exigeant : un monologue d’1h allant crescendo, un homme assis sur une scène baignée de rouge, une musique d’ambiance downtempo qui ne lâche pas le public. Avec un visuel aussi statique, la scénographie oblige l’attention à se concentrer sur cette logorrhée monocorde proche de la transe. Un choix risqué qui pourrait en laisser certain·ne·s sur le bas-côté de la route. C’est sans compter sur la contribution du comédien Joseph Drouet, tenant formidablement bien les rênes de ce fleuve tumultueux ; un fleuve nerveux et moite, secoué de spasmes et de tics, de gouffres et de tourbillons, d’angoisses blanches et de visions noires. Malgré la précision surprenante des images quotidiennes et des questions qui assaillent le personnage, ce dernier garde une part de mystère, tout comme le brouillard qui entoure l’écriture de l’auteur. Un style froid et clinique, d’une acuité rare, qui rend compte d’un état du monde sans pour autant l’expliquer, ni le juger. Un brouillard percé d’éclaircies limpides et lumineuses. Au travers de cette solitude intime qui se déverse comme un trop plein, se raconte une histoire économique, un monde où les flux virtuels d’argent connectent les hommes et leurs pays. Des liens si performants qu’ils permettent encore de perdre 259 millions d’euros en quelques minutes… Violence et vacuité à portée de clic.
Le Marteau et la Faucille laisse une persistance rétinienne déroutante et renversante. Troublante dans sa forme (où l’on se dit qu’1h pour une telle densité, c’est déjà bien assez), et ahurissante par l’effet produit. Magnétique de bout en bout.

Marc Vionnet









1h
Texte : Don Delillo
Traduction : Marianne Véron
Adaptation et mise en scène : Julien Gosselin
Avec Joseph Drouet
Scénographie : Hubert Colas assisté de Andréa Baglione
Assistant à la mise en scène : Maxence Vandevelde
Création musicale : Guillaume Bachelé, Maxence Vandevelde
Création lumières : Nicolas Joubert
Création vidéo : Pierre Martin
Création sonore : Julien Feryn
Costumes : Caroline Tavernier

© DR

4 et 5 décembre 2019
Théâtre Sorano