CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Le Marchand de Londres// ThéâtredelaCité




DÉTOURNEMENT RÉUSSI


publié le 29/09/2019
(ThéâtredelaCité)





De L’Illusion comique de Corneille à Six personnages en quête d’auteur de Pirandello, et plus près de nous Italienne avec orchestre de Jean-Marie Sivadier, nombreuses sont les pièces qui reprennent la thématique du théâtre dans le théâtre et mettent en scène un spectacle interrompu. Francis Beaumont, contemporain de Shakespeare et auteur de nombreuses pièces de théâtre malgré sa disparition précoce à l’âge de 32 ans, en a lui aussi tiré en son temps une comédie très originale : Le Chevalier de l’Ardent Pilon, mise en scène au ThéâtredelaCité par l’Anglais Declan Donnellan avec la troupe du théâtre Pouchkine de Moscou, dans le cadre de la première Biennale internationale des arts vivants.

« Un cheval ! Un cheval ! Mon royaume pour un cheval ! »*

Une troupe de jeunes comédiens entre en scène avec cérémonie et entreprend de jouer Le Marchand de Londres, une tragédie. Il y est question du mariage d’une jeune et riche bourgeoise avec un garçon de bonne famille. Son amant, un jeune domestique du maître de maison complète le triangle amoureux quasi racinien. Mais ils sont interrompus dès le début par un couple de spectateurs, des épiciers, qui quittent leurs sièges et s’adressent aux comédiens stupéfaits pour leur demander de jouer une pièce moins négative et plus joyeuse. Puis, non contents de s’installer en bord de scène, de commenter et d’interrompre fréquemment le spectacle en train de se dérouler, ils imposent un neuvième comédien à la troupe : Rafe, le neveu de la spectatrice. Ce dernier se verrait bien jouer le rôle du chevalier de l’Ardent Pilon dans la pièce, la transformant alors en aventure théâtrale chevaleresque. Le Marchand de Londres s’efforce ainsi de reprendre avec ce personnage incongru et sous le contrôle des deux spectateurs.

Le spectacle prend à partir de là un tour assez inattendu et plonge dans un univers à la fois fantastique et épique, souvent même délirant. La pièce de départ est véritablement dynamitée : on se croirait chez les Monty Python ou Les Robins des Bois. La spectatrice se fait metteuse en scène malgré elle et prend tout au premier degré, considérant comme réelle la fiction théâtrale. Elle apporte par exemple sur scène à manger à un personnage perdu dans la forêt, laissant le comédien éberlué de cette intrusion, en défend un autre, tout aussi estomaqué de cette aide improbable, vient donner des conseils de vie à un troisième… Le couple de spectateurs en arrive même à une mémorable scène de ménage, jusqu’à ce que l’une des comédiennes de la tragédie initiale, grâce à une magnifique chanson, console l’épicière en pleurs permettant ainsi à la pièce de reprendre. Cela part dans tous les sens et c’est franchement jubilatoire. C’est la folie sur le plateau : grâce à ces spectateurs, on passe du Shakespeare de Richard III aux comédies musicales de Broadway, pour le plaisir de jouer avec les codes et avec le théâtre. On n’est d’ailleurs pas très loin de la situation que Woody Allen met en scène dans Coups de feu sur Broadway, l’un de ses meilleurs films.

Que d’énergie !

La mise en scène de Declan Donnellan est précise et inventive, tandis que les scènes se succèdent à un rythme endiablé, interrompues de plus en plus souvent par les deux intrus. Intelligente, elle tire parti d’un dispositif scénique ingénieux et minimaliste imaginé par Nick Ormerod, résumé à un cube blanc qui pivote au centre du plateau et sur lequel sont projetés des éléments visuels, révélant à chaque fois un espace de jeu nouveau. Il faut néanmoins reconnaître que la pièce de Beaumont comporte quelques longueurs, dues en partie au peu d’intérêt du récit premier. Et certaines interventions du couple de spectateurs sont peut-être un peu répétitives. Ajoutons également que les sous-titres placés haut au-dessus de la scène imposent de choisir entre regarder les comédiens ou la traduction de leurs propos : cela ne facilite pas la compréhension du texte et ne permet pas d’apprécier complètement le sel des dialogues, cassant sans doute un peu le rythme comique. Mais, les comédiens russes dirigés par Declan Donnellan savent tout faire et emportent le morceau par leur énergie et leur folie, jusqu’à un final digne de Broadway imposé par la spectatrice, car selon elle « on a assez de merde dans la vie ».

 

* Citation issue de Richard III de Shakespeare, prononcée par Rafe.
Stéphane Chomienne









D’après The Knight of the Burning Pestle de Francis Beaumont
Mise en scène : Declan Donnellan
Scénographie : Nick Ormerod
Avec les acteur·rice·s du Théâtre Pouchkine de Moscou : Kirill Chernyshenko, Alexander Feklistov, Anna Karmakova, Danila Kazakov, Andrei Kuzichev, Sergei Miller, Alexei Rakhmanov, Nazar Safonov, Kirill Sbitnev, Agrippina Steklova et Anna Vardevanian.
Conception lumière : Alexander Sivaev
Composition musicale : Pavel Akimkin
Chorégraphie : Irina Kashuba
Assistanat à la mise en scène : Igor Teplov
Direction technique : Alexander Solomin
Responsable de production : Anna Koshkina
Électricité : Feliks Kuvaev
Son : Konstantin Suvorov
Conception vidéo : Dmitry Martynov
Vidéo : Alexey Eremin
Accessoires : Liubov Fedkovich
Costumes : Elena Semenova
Maquillage : Marina Lekontceva
Régie plateau : Olga Spiridonova
Machiniste : Ivan Vakulin

24 au 26 septembre 2019
ThéâtredelaCité