CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Le Mange-bruit// Théâtre du Grand Rond




LE RECYCLE-VIE


publié le 30/09/2018
(Théâtre du Grand Rond)





Depuis quelques années, le bruit court et sans doute celui-là, l’avez-vous entendu : les oiseaux feraient de moins en moins de bruit.
Ils ne sont, hélas, qu’un symptôme particulièrement perceptible. Alerte, l’heure est grave : le « grand orchestre de la nature » cède, lentement mais surement, face au tintamarre humain, industriel, métropolitain. C’est là le cri d’alarme poussé par un bioacousticien, Bernie Krause, alarme qui a déclenché l’idée de cette création toute neuve, Le Mange-bruit. Anouchka Pasturel s’est inspirée des constats de ce recenseur de sons animaux pour un conte écologique et marionnettique accessible dès 7 ans, qu’elle mène au plateau avec Richard Galbé-Delord.

The Sound of Silence

Après un cataclysme mettant en jeu une emprise des infrastructures humaines sur la nature, cette dernière s’est tue. Un personnage orphelin, Y, lutte contre cette extinction de la biophonie en récupérant les rares bruits qui trainent pour les offrir à sa machine magique, qui les boulote et les transforme en créatures, rendant à la nature des espèces disparues. Le Mange-bruit recycle ainsi les sons en vies. Epaulé par sa fidèle Bestiole et par un vieil Arbre plein de sagesse, Y devra affronter le glouton Vorace, l’occasion de rencontrer X, une chasseuse musicienne.
Au premier coup d’œil, on mesure l’amoureux travail de confection qui a conduit à cet univers steampunk : l’esthétique rétrofuturiste – mêlant la patine rétro des tissus et du bois à la touche industrielle du cuivre et des lumières – régale les yeux. Le steampunk, c’est le règne de la machine, et ce minutieux Mange-Bruit a vraiment quelque chose de fascinant, tant dans son concept que dans son allure (on l’imaginerait volontiers plus grand, mais il faut pouvoir le manipuler à quatre mains…) Le détail des marionnettes réalisées par Virginie Lallement rejoint cette attention portée au plaisir de l’œil, ce qui importe particulièrement dans un spectacle presque muet.
Place au silence, à peine conjuré par une voix off dont les interventions sont réduites au minimum. Un choix de plus en plus courant, mais qui n’en reste pas moins audacieux. Ici, aucun souci de compréhension : comme souvent, la marionnette construit le sens, les tableaux parlent d’eux-mêmes et font avancer le conte. Si les plus jeunes décrochent un peu vers la fin, ce n’est pas le fait du silence, mais peut-être d’une redondance de certains tableaux relatifs à la rencontre entre X et Y. Venons-en justement à l’écriture. L’imaginaire d’Anouchka Pasturel est si intéressant qu’on voudrait voir le résultat s’attarder davantage sur les arrière-plans du récit, sur le cadre de départ, qui fait tout l’intérêt de ce conte. La partie traitée en ombres mériterait plus d’attention et de minutes, pour détailler cette équation environnementale qui ne va pas de soi et passionne davantage, par exemple, que la petite histoire en les deux personnages humains, assez anecdotique par rapport à l’originalité du reste. De même, on aimerait se voir conter avec plus de précisions l’histoire de ce mystérieux Mange-Bruit, ou encore la raison d’être des Voraces… Le fil du récit est quelque peu déséquilibré et fait passer le plus intéressant à l’arrière-plan, comme une sorte d’acquis ou d’implicite, ce serait finalement le principal reproche à faire à cette création. Plutôt de l’ordre de la frustration que du reproche.
Minutie, imagination déployée et personnalité du propos : tout ce qu’on aime. Quelques fils de cuivre à rajouter ici et à couper là, et cette machine steampunk deviendra tout à fait captivante.

Manon Ona









Mise en scène et manipulation : Anouchka Pasturel
Manipulation : Anouchka Pasturel et Richard Galbé-Delord
Création sonore : Sarg et Joseph Geoffriau
Construction des marionnettes : Virginie Lallement
Construction des décors : Nastassia Varsovie
Création Lumière : Joseph Geoffriau

© Mona – Le Clou dans la planche

30 septembre 2018
Théâtre du Grand Rond