CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Le loup en slip// Théâtre du Grand-Rond




DE L'ÉQUILIBRE DU SLIP


publié le 27/10/2020
(Théâtre du Grand-Rond)





« Pour moi, me raser la moustache,
revient à enlever mon slip ! »
Jean Rochefort

 

C’est avec un drôle d’appétit que le public s’installe dans les fauteuils rouges du théâtre du Grand Rond… Quoi de plus normal pour voir de ses propres yeux Le Loup en slip, adaptation de la fameuse bande dessinée du même nom par la compagnie toulousaine les PAP’S. Imaginé depuis 2016 par les auteurs Mayana Itoïz, Wilfrid Lupano et Paul Cauuet, ce loup iconoclaste est un spin-off des Vieux fourneaux, une BDde plusieurs tomes ayant reçu de nombreux prix en France. Mais un loup, ça fait peur aux enfants, non ? Qu’a-t-il de plus (ou de moins) que les autres celui-ci ?

« C’est important le confort »

Comme il est parfois frustrant aux chers parents, lors du rituel de la lecture du soir aux petits lardons, de lire des histoires vieillottes de princes valeureux et de princesses apeurées. Des loups forcément méchants, des sorcières vicieuses, des dragons qui font les dragons, la routine quoi… Pas facile de trouver des livres pour enfants à la fois bien dessinés, pas bâclés, enthousiasmant enfants et adultes, sans oublier d’être porteurs de messages malins. Le loup en slip, c’est un animal pas comme les autres, totalement à contre-emploi du genre : pas d’yeux injectés de sang, ni à l’affût de chair fraiche, non, lui ce qu’il aime, c’est plutôt le confort. D’ailleurs, c’est parce qu’il avait froid aux fesses que la chouette du coin lui a tricoté un slip à rayures blanches et rouges. Oui, un slip ! Et depuis ce jour, cet animal est au top de sa coolitude, possède une confiance en lui inébranlable, et va même jusqu’à aider (?!) les autres animaux de la forêt. Seulement voilà, tout le monde n’est pas d’accord avec ce changement ; la faune des alentours compte bien sur l’intervention de la BAL (Brigade Anti-Loup) pour coffrer ce nuisible carnassier à mauvaise réputation. C’est que les bêtes ont peur vous savez… Ce serait bien la première fois qu’un loup ne remplit pas son rôle de loup ! C’est important la peur, surtout quand le danger est clairement identifié. Cela permet de conserver un certain équilibre dans la société, voire davantage.
Un castelet de marionnettes trône au centre du plateau. Déborah Bessoles Llaves fait soudain irruption dans la salle, légèrement angoissée. Elle tient à prévenir le public qu’une chose effrayante est arrivée pendant la précédente représentation. Entre avertissement tourmenté et préambule hétéroclite, la parole volubile parle de tout et de rien, d’un loup qui devrait venir et de culture scandinave (« Je vous donne les clés, vous faites ce que vous en voulez… »). L’histoire doit commencer, mais est-ce que tous les accessoires sont prêts ? Quelques digressions clownesques plus tard, la comédienne donne enfin la parole à madame la chouette, pour dérouler le fil de l’histoire. Où l’on apprendra que le slip du loup est décidément une bien belle armure contre la bêtise ambiante…

En attendant… le loup

Cette sortie de création détient déjà de belles pépites dans son sac, et reprend avec dynamisme l’esprit décalé de la bande dessinée. Le traitement scénographique des marionnettes est à l’image des personnages originaux, et les dialogues malicieux donnent matière à ravir les amateurs du loup en slip – ce dernier ayant énormément de bagou. L’adaptation se permet de belles saillies destinées les unes aux enfants, les autres aux adultes (« Penser, c’est déjà désobéir », dira un policier de la BAL). La deuxième moitié du spectacle relève avec brio la promesse de donner vie sur scène à ce loup atypique. Pourtant, les parenthèses et autres élucubrations du personnage-clown en première partie sont certes dans le ton polisson de la bande dessinée, mais semblent occuper le temps par trop de longueurs. Avec la fraicheur et l’innocence qui les caractérisent, certaines têtes blondes dans le public n’auront pas hésité à interroger leurs parents durant la première partie : « C’est quand que ça commence ? ». La volonté de ne pas rentrer trop tôt dans l’histoire est certes louable, et le jeu autour de la thématique de la peur est bien senti. Malgré cela, l’élastique de l’attention jeune public est à manipuler avec finesse, pour ne pas laisser les enfants sur le bas-côté. Une figure clownesque avec plus d’ampleur permettrait sans doute de mieux attirer l’attention, à moins d’utiliser davantage la multitude de voix différentes dont est capable Déborah Bessoles Llaves ? Les allers-retours personnage / comédienne offrent de bonnes occasions de sourire, ils ne suffisent pourtant pas à masquer l’impression de remplissage, et de début de spectacle qui n’en finit pas de commencer…
Malgré ces réserves, il ne serait pas étonnant que ce loup-là ait plus d’un tour dans son sac (pardon, dans son slip), et que la rencontre avec le public fasse mûrir une création toute fraiche. Un canidé sauvage avec la tête bien pleine et un minimum d’empathie pour son prochain, cela force le respect.

Marc Vionnet









55 min

D’après la BD de Mayana Itoïz, Wilfrid Lupano et Paul Cauuet
Adaptation, co-mise en scène et jeu : Déborah Bessoles Llaves
Ecriture additionnelle : Alexis Delmastro
Co-mise en scène : Florence Bertagnolio
Musique et univers sonore : François Boutibou
Mise en jeu : Sigrid Bordier
Marionnettes et décors : Magali Frumin & Margot Frumin
Castelet : Mathieu Rochery
Lumières : Jérémie Alexandre
Régie : Hugo Querouil

© Marc Vionnet / Le Clou dans la Planche

Du 14 au 24 Octobre 2020
Théâtre du Grand-Rond