CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Le Cadavre dans l’œil// Théâtre du Grand Rond




EN MÉMOIRE DU CAMP BOIRO


publié le 11/03/2020
(Théâtre du Grand Rond)





Trois hommes se partagent la scène du théâtre du Grand Rond : un comédien, un danseur et un musicien. Ils jouent ensemble ou séparément pour raconter la même histoire, celle de Dany, né en captivité au camp Boiro en Guinée. Un camp dans lequel le président Sekou Touré enfermait ceux qu’il accusait de comploter contre lui, un lieu où 50 000 personnes ont trouvé la mort, torturées, pendues ou agonisantes de faim et de soif pendant une « diète noire ». À l’occasion de la démolition du « pont du 8 novembre », lieu des pendaisons pour l’exemple, Dany fait revenir les morts et les prisonniers pour que leur mémoire ne sombre pas dans l’oubli.

Tableaux guinéens

C’est une écriture poétique qui accueille le spectateur, une description d’un monde moderne, poésie de la ville dont on entend la respiration. Une forme versifiée qui ménage des blancs où l’imagination peut s’engouffrer, pour mieux visualiser ce pont détruit dans le but de laisser place à un échangeur routier. Une poésie urbaine qui permet de lier le comédien et le musicien spécialiste du « beatbox ». Le ton est donné : poésie paradoxale du lieu non-poétique, univers dans lequel l’homme semble avoir bien peu de place. À ce premier tableau en succède un autre, présentant la nature du pont, un lieu d’exécution politique où Dany a vu son père pendu, cadavre resté dans l’œil de l’enfant… La pièce multiplie ainsi les tableaux : le récit personnel – naissance de l’enfant, enfance dans le camp – y côtoie le récit historique : discours de De Gaulle ouvrant à la décolonisation, intervention de soldats portugais pour libérer un des détenus du camp, scène de torture. Ces tableaux permettent d’alterner la parole de l’acteur Achille Gwem, la musique de Roland Cabety (alias Mic Lee) et la danse d’Andy Adianasolo dans des dispositifs variés, parfois distincts les uns des autres, parfois alliés dans une même évocation (de la torture par exemple). Tour à tour mur, cage, ou bien cellule de prison, une structure de bois compose un décor simple et sombre. Un bidon, qui évoque la ville moderne des délaissés, rappelle quant à lui ce monde contemporain que l’auteur Hakim Bah veut que le public garde en mémoire ; lui qui a écrit la première version du Cadavre dans l’œil pour la série de « Portraits avec Paysage » initiée par Roland Fichet et son théâtre de Saint-Brieuc.
Raconter l’histoire d’un homme, le fils d’une des victimes de Sékou Touré, président paranoïaque de la Guinée après son indépendance, de 1958 à 1984, et la plonger dans un lieu. Tel était l’argument du texte dès l’origine, un pari tenu dans cette nouvelle version. À l’occasion du travail que commencent Hakim Bah et la compagnie lotoise Acétés, la reprise du texte est bien un matériau vivant.

« …pour rappeler encore des corps vidés de leur vie …»

Ce travail de mémoire à l’origine du texte est sans cesse rappelé dans une mise en scène minimaliste et efficace. Accompagnement musical et danse saccadée soulignent parfois la violence imposée aux Guinéens, quand le hip-hop se fait une évocation de la torture, ou que la répétition de certains mots rappelle le ressassement de la vie du camp, son enfermement. Le réalisme se partage alors le plateau avec une vision plus poétique, plus abstraite aussi de la violence. L’énergie des trois artistes, l’attention qu’ils se portent les uns aux autres, la place que chacun accorde aux deux autres, rend ce spectacle attachant. C’est une véritable création collective qui se fait sous les yeux du public. Mais le morcellement en tableaux qui suit le cheminement de la mémoire limite par moments la clarté du propos. Des souvenirs avec leurs répétitions, leurs lacunes et leurs béances. L’hétérogénéité de la parole, souvent individuelle mais parfois collective (les dénonciations, la foule clamant la révolution), restreint également la compréhension. Il en est de même des sous-entendus concernant l’histoire méconnue de la Guinée. Des ellipses qui ne permettent pas toujours à un public non initié de bien saisir la portée de ce texte et de ce spectacle : poésie urbaine, travail de mémoire pour témoigner de ce passé qu’on voudrait faire taire ; mais aussi acte politique pour dénoncer la folie meurtrière d’un dictateur, et sans doute aussi les conséquences de la colonisation et de l’abandon brutal de tout un pays. Si les deux premières missions sont plutôt richement remplies, la dernière est plus lacunaire et le spectateur est en droit de se demander par moment quel est le message que l’on cherche à transmettre. Mais un spectacle doit-il être forcément porteur d’un message ?

Stéphane Chomienne









De Hakim Bah / compagnie Acétés
Mise en scène : Cédric Brossard
Avec : Achille Gwem, Andy Andrianasolo & Roland Carbety, Mic Lee
Scénographie : Patrick Janvier
Costumes : Lila Janvier
Création lumière et régie générale : Etienne Morel
Durée : 1h30

3 au 7 mars 2020
Théâtre du Grand Rond