CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Le bruit des loups// ThéâtredelaCité




PROMENONS-NOUS DANS LES BOIS...


publié le 16/12/2019
(ThéâtredelaCité)





Après avoir créé et joué Le Soir des monstres, Le Silence du monde et Les Limbes, Étienne Saglio revient avec Le Bruit des loups, sa dernière création co-produite par le ThéâtredelaCité. Le magicien, acteur et jongleur formé entre autres à Toulouse au Lido, offre ici un spectacle de magie nouvelle où perception rime avec évasion. Un spectacle sans paroles mettant la magie au service d’un fascinant tableau mouvant, dont les niveaux de lecture ne laisseront personne indifférent.

Nos forêts intérieures

Cela débute dans une pièce aux cloisons blanches et au sol en damier. Un homme s’occupe de son ficus et balaie les feuilles mortes de manière compulsive jusqu’au moment où une souris surgit, ouvrant la voie vers un monde sauvage enfoui… La séparation entre les deux univers est matérialisée par une porte de placard anormalement petite. Une apparition d’abord furtive, des silhouettes que l’on aperçoit filer au loin par l’entrebâillement. Mais la frontière est poreuse, et peu à peu, la pièce s’effrite, littéralement. Un seuil physique est à franchir par le personnage : résistera-t-il à l’appel de cette nature fantasque à l’opposé de son quotidien étriqué ?
La scénographie prend alors vie et se transforme sous les yeux du spectateur : dans un grondement assourdissant, l’univers froid, aseptisé et linéaire laisse place à une nature foisonnante et mystérieuse. D’adulte, l’homme se métamorphose en l’enfant qu’il était – qu’il est peut-être encore – et découvre une forêt tout droit sortie d’un conte merveilleux. La scène est désormais habitée par une végétation vivante jusqu’à la personnification, comme inondée d’une aura sacrée. Un bestiaire fantastique fait son apparition : chaque animal, à l’instar des autres éléments, ayant sa propre personnalité et donnant sens à l’histoire via ses symboliques singulières. Un loup – un vrai ! – sillonne cette forêt sur laquelle il semble régner, majestueux, effrayant et attirant à la fois. Il représente la vie sauvage par excellence, celle que l’on touche du bout des doigts sans jamais pouvoir la maîtriser ou la contenir. Admirer un tel animal, c’est accepter de l’apprécier de loin et de lui confier une liberté sans fin. Symbole aussi bien rassurant qu’inquiétant, sa présence apporte une magie quasi mystique sur le plateau.

L’arbre qui cache la forêt

C’est bel et bien dans la scénographie que réside la féérie de ce spectacle sans texte : un décor mouvant, presque vivant, magnifié par un remarquable travail de lumière. Dans cet écrin, une opposition se crée entre la pièce fermée, anguleuse et glaciale propre au monde de l’adulte, et un monde sylvestre à la croisée des âges. Et soudain, c’est la forêt qui prend possession du plateau et avec elle son atmosphère, sa brume, ses craquements et ses ombres. Véritable métaphore du retour à l’enfance et de la découverte de l’inconnu, elle touche à l’intime, concentre les peurs et les incertitudes comme les joies et aspirations. Une transformation scénique et environnementale à couper le souffle, opposant horizontalité et verticalité. Le récit et l’esthétique se répondent alors en une parfaite osmose, emportés par une musique tantôt puissante ou tantôt douce. Une poésie ponctuée par les touches d’humour d’une marionnette de « renard-écharpe » qui apportent à l’ensemble une joyeuse légèreté.
Ce monde ultra-sensoriel connecte ainsi petits et grands à leur sensibilité, où perception et conscience se mélangent et se laissent tromper par les illusions du plateau. La scénographie fait de la forêt un univers sacré, et la magie nouvelle vient matérialiser son énergie visible comme invisible. Tout s’anime autour des arbres qui trônent fièrement, créant un lien direct entre le monde des vivants et celui des esprits, entre rationnel et irrationnel. Tel l’arbre qui cache la forêt, Le Bruit des loups s’ouvre alors sur une symbolique forte : celle des univers imaginaires que chacun a nourris enfant, mais a trop souvent enfouis une fois adulte. Des mondes sensibles et foisonnants, peuplés d’animaux et de personnages fantastiques comme autant d’éléments structurants et libérateurs pour de futurs adultes.
Tel un Peter Pan qui aurait grandi, l’homme de la pièce a laissé ces mondes intérieurs se déliter et tomber dans l’oubli, au profit d’environnements lisses et propres. Mais sa forêt n’est pas si loin : un bruit, une sensation, une souris suffisent à les réveiller. Quelques graines pour que l’imaginaire se repeuple, comme s’il ne demandait que ça ! Et le spectateur est lui aussi emporté, quel que soit son âge. Ainsi, le pari de la magie nouvelle dans ce qu’elle a de plus poétique et surprenant est ici, à tous points de vue, remporté. Entre grands mécanismes et magie des petits riens, Le Bruit des loups offre en outre une photographie grandiose, très cinématographique. Une esthétique subtile et travaillée qui ajoute une vraie profondeur au récit, et donne envie de s’attarder, de se perdre même, dans chaque tableau. Lorsque les images parlent si bien, les mots sont superflus.

 

Pénélope Baron









Création et interprétation : Étienne Saglio
Avec Guillaume Delaunay, Bastien Lambert, Émile et Boston
Dramaturgie et regard extérieur : Valentine Losseau
Regard extérieur : Raphaël Navarro
Scénographie : Benjamin Gabrié
Musique : Madeleine Cazenave
Création Lumière : Alexandre Dujardin
Création sonore : Thomas Watteau
Conception machinerie et régie plateau : Simon Maurice
Régie générale et régie plateau : Yohann Nayet
Régie plateau : Lucie Gauthier
Régie lumière : Alexandre Dujardin ou Laurent Beucher
Régie son : Thomas Watteau ou Christophe Chauvière
Conception et régie vidéo : Camille Cotineau
Création et régie informatique : Tom Magnier
Jeu d’acteur : Albin Warette
Costumes : Anna Le Reun
Coachs animaliers : Félix et Pascal Tréguy

© DR

5 au 11 décembre 2019
ThéâtredelaCité