CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

L’assommoir// Théâtre Sorano




#GERVAISE


publié le 16/12/2019
(Théâtre Sorano)





On retrouve avec un grand plaisir au Sorano le travail du collectif OS’O, découvert en 2016 dans le cadre de Supernova, avec Timon/Titus, récompensé au théâtre de La Colline lors du festival Impatience 2015. Dans un esprit similaire, la compagnie déploie un théâtre d’improvisation et de texte, creusant alternativement des situations issues de ces deux sources de travail, toujours en prise avec l’actualité. La montée en puissance de ce dialogue entre narration et jeu semble imparable, reprenant le récit de la vie de Gervaise, héroïne épique de L’Assommoir, « premier roman sur le peuple » selon Zola. Sur le plateau, en pleine surprise-partie, les personnages s’imbibent d’alcool et du roman, qui transpire à son tour sur leurs relations. Un chaudron de vie servi par une mise en scène d’une finesse et d’une force étonnantes, et des comédiens d’une endurance et d’une souplesse remarquables.

« Chouchou, tu joues, ou quoi ? »

Dès l’entrée dans la salle de spectacle, entre trois hauts murs d’une éblouissante blancheur, les comédiens amorcent sur scène une soirée aux tons sixties. Damien, Sébastien, Cédric, Véronique, Corinne et Suzanne sont vêtus de tenues aux couleurs criardes et rockabilly, coiffures à coque ou gominées ; entre le juke-box et la tablée envahie de bouteilles d’alcools bigarrés, on évoque une bague de fiançailles… L’ouverture du roman, assez didactique, est ainsi prise en charge par ces trois couples dans une ambiance de fête dansante et animée. Cela commence par un rappel de la biographie de Gervaise Macquart, concubine de Lantier, puis épouse de Coupeau, amoureuse secrète du voisin à la « gueule d’or ». Dans un monde où une loi sociale patriarcale et très genrée détermine les statuts et les réputations, la seule volonté de liberté de Gervaise est de « ne pas être battue ». Les femmes y supportent prénom, vertu et foyer et les hommes portent nom et destin. La page blanche du plateau figure tous les lieux : le foyer de la blanchisseuse, la Goutte d’or, un Paris du XIXème qui brûle la vie des ouvriers à leur travail comme au bistrot… En miroir, un pas dans le siècle suivant, à équidistance du nôtre, les trois jeunes couples sont à l’entrée d’une vie amoureuse, dont on perçoit petit à petit les espoirs et les dissensions. La fresque sociale de Zola est donc doublée d’une perspective historique qui renvoie finalement à nos débats actuels. Les comédiens interprètent ces jeunes couples fringants des années 60 qui, mêlant les langues et les jeux, glissent vers les personnages du roman. Ainsi, lorsque, dans des scènes où la tension est palpable, et après quelque hésitation, ils sortent de leur confort, s’échappent de leur corps, exultent, et assument des élans qui modifient leur personnalité et leur position, pour s’emparer comme Suzanne du rôle de Gervaise, ils peuvent s’écrier après coup : « Ça fait du bien ! ». De la sorte, et l’alcool aidant, l’équilibre s’inverse entre les narrations et une nouvelle géographie se dessine sur le plateau. Les phrases prennent un double sens, caisses de résonance tragiques de la vie de Gervaise et d’une révolte non dite, trouvant un espace dans la répétition des mêmes drames : « Derniers jours de bonheur pour Corinne ».

« Elle chiale tout le temps, Suzanne »

On rit des caricatures, on s’amuse des dialogues verts et bien sentis. Les scènes ouvrières révèlent à la fois similitudes et fractures entre les mondes des hommes et des femmes. Tout autant interprétées – et en chœur s’il vous plait –, les Only you, Mon amant de Saint-Jean et Que je t’aime illustrent humoristiquement ces émois et leurs clichés. Cette étonnante mise en perspective dévoile indiciblement, mais clairement, ce que chacun porte du poids de l’histoire et de son passé mêlés : ce n’est pas seulement du déterminisme social cher à Zola dont le collectif parle ici. Certaines descriptions issues du roman gagnent en humanité, loin des théories naturalistes parfois téléphonées du roman, elles accusent derechef leur interprétation et redonnent aussi aux mots de l’auteur une force par l’ekphrasis théâtrale ; des descriptions animées et assumées, comme celle de « Gervaise, muette, la gorge étranglée, [dans] un geste machinal de supplication », ou lorsqu’ils la clonent, reprenant les gestes de Coupeau rendu fou par l’alambic. Les situations soulignent des angoisses plus personnelles, des violences sourdes que les intentions trahies déclenchent. Dans un contexte festif, s’échangent baffes, baisers et caresses plus ou moins consentis, des « dégage ! », « ne me touche pas ! », « arrête ! ». C’est explosif et pesant, glaçant et évident. Du boulevard à son envers sanglant, grave et tragique, l’écriture de plateau traduit ainsi l’éventail des sentiments et des désirs, les peurs et les révoltes, en une multiplicité de moments jamais convenus ni complaisants. Une expérience théâtrale et existentielle roborative qui fait pâlir et s’étirer les ombres de nos vies.

Suzanne Beaujour









L’Assommoir, d’après Émile Zola / Collectif OS’O
Mise en scène : David Czesienski
Avec Lucie Boissonneau, Bess Davies, Mathieu Ehrhard, Baptiste Girard, Charlotte Krenz et Tom Linton Assistanta à la mise en scène : Cyrielle Bloy
Costumes et Scénographie : Lucie Hannequin
Lumières : Denis Lamoliatte
Son : Jean-Christophe Chiron
Maquillage : Carole Anquetil
Régisseur Lumière : Stéphane Lesauce
Régisseur plateau : Éric Ferrer

 

© Frédéric Desmesure

10 au 13 décembre 2019
Théâtre Sorano