CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Lao (J’en rêve, viens me chercher)// ThéâtredelaCité




RETROUVER LA MÉMOIRE


publié le 09/03/2020
(ThéâtredelaCité)





Avec Lao (J’en rêve, viens me chercher), le collectif I Am A Bird Now emmène le spectateur à la recherche de la mémoire presque effacée d’une vieille dame exilée. Fruit d’un travail d’enquête – notamment dans un quartier d’Évry en banlieue parisienne –, cette récente création coproduite par le ThéâtredelaCité mêle documentaire et fiction, à la croisée du théâtre, de la danse et de la vidéo.

Tomber en amitié

Sur un écran en hauteur, des yeux. Dans l’espace, quelques notes de musique et sur le plateau, des rideaux de plastique ou de perles, blancs, brillants, comme autant de portes à franchir, d’espaces à explorer. Les chemins de la création artistique sont souvent tortueux, révélant parfois dans leurs détours quelques surprises. Ainsi en est-il de cette pièce : interrogeant au cœur d’Évry les rapports de la société avec ses anciens, les artistes en recherche rencontrent Mme Chang dans un EHPAD. Laotienne esseulée dans l’exil, la vieille dame ne parle pas un mot de français. Mais elle tente de communiquer avec ces visiteurs d’un nouveau genre : quelques mots murmurés en boucle, quelques gestes répétés comme une supplique. Impossible pour les artistes d’ignorer ce qui ressemble à un appel de cette vieille dame avec qui « c’est compliqué », selon l’institution. Quand l’équipe arrive à reconstituer quelques bribes des mots en forme de cris, c’est un pan d’une histoire oubliée qui s’ouvre : celle de Nhou Chang, arrachée à un bout du monde où elle a laissé des enfants, il y a si longtemps. Entre espoir et déceptions, le collectif d’artistes se donne pour mission de retrouver la famille perdue de cette frêle femme avec laquelle ils sont « tombés en amitié ». Commence alors une enquête qui se heurte sans cesse à un gouffre semblant avoir absorbé presque tout, jusqu’à l’identité même de cette femme solitaire, prisonnière d’un unique souvenir. Comme un mantra, elle répète « Lao » – qui signifie « Laos » – et mime inlassablement les mêmes gestes. Ils deviendront pour les membres du collectif IAABN une phrase chorégraphique déclinée à l’infini, révélant la violence d’un arrachement, la douleur jamais apaisée de l’absence, le souvenir qu’il y a eu un avant. Et l’espoir fou traverse cette création que les parts manquantes pourraient un jour, bientôt, être à nouveau réunies pour un dernier adieu.

Dire le réel

« Tout part du réel mais a été transformé ici par notre imagination et par nos rêves » lance en ouverture Natalie Royer, comédienne narratrice de cette enquête qui aura duré un an. Et du réel, il en est bien question : de pagode en foyer en passant par les restaurants asiatiques, les artistes explorent la ville d’Évry sur les traces presque effacées de Mme Chang. Mais les rêves annoncés laissent parfois la place à une surcharge de détails – à la mise en scène parfois maladroite – faisant parfois vainement s’étirer le temps. Pourtant, çà et là, émerge l’émotion dans une danse qui transforme les gestes au premier abord désordonnés de la vieille dame en corps-mémoire. Elle qui ne sait ni lire ni écrire, qui ne peut se faire comprendre dans ce pays dont elle ne connaît pas la langue, invente un langage à sa manière. Une langue singulière à laquelle donne corps le mouvement de Cécile Robin-Prévallée, parfois rejointe par Sébastien Ly : une danse qui offre quelques instants de suspension à cette création où le réel peine parfois à être réenchanté.

Véronique Lauret









Conception, écriture et mise en scène : Daniela Labbé Cabrera, Aurélie Leroux/Collectif I Am A Bird Now
Avec Sébastien Ly, Cécile Robin-Prévallée, Natalie Royer
Musique originale : Ibrahim Maalouf
Composition piano et percussions : Ibrahim Maalouf
Guitare : François Delporte
Ingénieur du son : Oscar Ferran
Réalisation et régie vidéo : Franck Frappa
Scénographie et costumes : Magali Murbach assistée de Sandy Tozello
Création lumière : Gildas Goujet & Iannis Japiot
Son : Julien Fezans
Régie générale : Marco Laporte
Traduction : Marie & Nathalie Souvannavong, M. et Mme Soulas

3 au 7 mars 2020
ThéâtredelaCité