CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

L’Amérique// Théâtre Garonne




RÊVE AMÉRICAIN


publié le 24/01/2020
(Théâtre Garonne)





Écrit à la demande de l’acteur et metteur en scène Bruno Abraham-Kremer, L’Amérique de Serge Kribus est un texte pour deux acteurs, adoptant des codes narratifs du cinéma : un road movie qui commence sur un flashback et évoque le destin amical de Babar et Jo, deux hommes qui se sont rencontrés par hasard. Le tout est accompagné d’une bande-son qui plonge le spectateur dans l’Amérique des années soixante-dix : Bob Dylan, Jimi Hendricks, Janis Joplin… Et pourtant, ce n’est qu’un rêve. Un défi pour le théâtre.

Décoller / Plonger

Sur le plateau, une plateforme carrée, gris béton, sur laquelle est posé un escalier tenant tout à la fois de la passerelle d’avion et du plongeoir. La plateforme tourne, lentement, permettant au spectateur de changer son point de vue sur le décor – et sur l’histoire – tout au long de la pièce. Les deux acteurs, Edward Decesari et Maurin Ollès, aux corps si différents, se partagent cet espace – le premier en bas, l’autre sur l’escalier – sans jamais se rejoindre, alors que le dialogue entre eux ne s’interrompt jamais. Le théâtre ici n’est pas dans l’action, mais dans le récit. Lieux et personnages sont toujours racontés, non montrés : les comédiens jouent tous ceux dont ils parlent et le décor unique représente tous les lieux évoqués. Après une première scène violente, un casse qui tourne mal, les deux amis rejouent leur histoire commune : leur rencontre, leur amitié fulgurante et indéfectible, l’abandon de la médecine par Babar bien décidé à découvrir la vie, leur existence marginale à Nice, la découverte de la drogue, de l’amour… Jusqu’à la scène finale, qui était déjà la première : celle du casse qui tourne mal, et fait chavirer l’ensemble du spectacle pour le montrer sous un autre angle. La passerelle qui promettait un décollage pour l’Amérique idéalisée se fait alors plongeon vers l’inconnu, la mort.

« Qu’est-ce que de tu qui ?»

L’Amérique est un texte éminemment humain, qui parle au spectateur contemporain tout en évoquant de façon précise le temps qui l’a précédé et les personnes d’une génération dont il est issu – un acteur, un auteur et leurs souvenirs des années soixante-dix. Ainsi, un jeune metteur en scène, trop jeune pour avoir connu cette époque, se plonge-t-il dedans et en offre une représentation très personnelle. Les choix scénographiques et esthétiques peuvent surprendre, mais sont féconds et laissent une vraie part active au spectateur. Les deux acteurs ne se rejoignent jamais, ne se touchent à aucun moment, et sont pourtant unis par des liens dont la force est perceptible ; « parce que c’était moi, parce que c’était lui », pourraient-ils dire. À chacun d’émettre alors des hypothèses sur cette distance imposée par l’espace scénique : idéalisation de Jo par Babar ? La séparation des deux amis par la mort qui rôde ?… Pas de réponse toute faite, et le spectateur est appelé à compléter ce qu’il voit sur scène. Un spectacle exigeant donc ? Difficile ? Pas vraiment tant le jeu des comédiens est précis et riche, maîtrisé. Ils font aisément exister les personnages secondaires – parents de Babar, camarades de route, prostituée – dont ils ne font pourtant que parler ; ils émeuvent par leur profonde humanité et font partager leurs rires, leurs exaltations, leurs colères et leurs désordres, leurs doutes, le gaspillage de leurs vies. Et l’on en sort sans certitude, sans assurance, mais plus humains de les avoir côtoyés.

Stéphane Chomienne









Compagnie Bon-qu’à-ça
Texte : Serge Kribus
Mise en scène : Paul Pascot
Regard complice et précieux : Christian Geschvindermann
Avec Edward Decesari et Maurin Ollès
Assistante à la mise en scène : Florine Mullard
Scénographie : Christian Geschvindermann et Paul Pascot
Création Lumière : Dominique Borrini
Création son : Léo Croce et Paul Pascot
Costumes : Séverine Thiébault

16 au 18 janvier 2020
Théâtre Garonne