CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La Vase// Théâtre Garonne




PRÉCIS DE MATIÈRE VIVANTE


publié le 26/05/2018
(Théâtre Garonne)





Après Le Chant du ressort, Au milieu du désordre ou encore La Bobine de Ruhmkorff, l’équipe de La Belle Meunière, composée de Marguerite Bordat et Pierre Meunier, propose une fois encore de plonger au cœur de la matière – pour ce spectacle, un objet d’étude ni solide, ni liquide, La Vase.

« Faisons l’expérience ! »

La scène prend ici des allures de laboratoire, le sol et les parois ont été bâchés, entre tables en inox, lumières blanches, bassin d’expérimentation et aquarium, les spectateurs sont plongés dans une ambiance laborantine aseptisée et froide. Les cinq comédiens-chercheurs font leur entrée, ils vont observer, philosopher et expérimenter autour de cette matière. Le lien et les relations entre l’homme et la matière, La Belle Meunière les a explorés à plusieurs reprises à travers notamment des projets inspirés de matériaux solides. Avec La Vase, c’est la viscosité des choses qui est étudiée et à l’instar des autres projets, celui-ci commence aussi avec une phase de recherches, de réflexions et d’expérimentations. Un mode préparatoire complet, une immersion en Baie de Somme, une collaboration avec une équipe de chercheurs, des stages expérimentaux, c’est l’intégralité de la matière et ce qu’elle représente qui a été pensé et testé. Ce processus de création est omniprésent dans la pièce, les comédiens-chercheurs effectuent des tests dans le cadre d’un protocole de recherche scientifique, tout est rationalisé et calibré. Peu à peu, leur relation à la matière prend une autre tournure, déjà le caractère loufoque de certains tests « scientifiques » apporte une légèreté à cette ambiance analytique et méthodique. Puis, entre deux discours sur la portée ésotérique de cette matière ni solide, ni liquide, ni stable, ni instable, les chercheurs quittent le monde des sciences pour celui des sens. Trop souvent associée au caractère repoussant des environnements naturels, la vase n’en garde pas moins un attrait tactile. Cette matière dont les effets gluants, visqueux et collants sont rappelés par les sonorités de sucions, de remous, d’écoulements, apparaît comme un personnage vivant qui se déplace et qui, comme un aimant, attire et englue tout sur son passage. Les comédiens se laissent progressivement happer par cette densité envahissante et aspirante. Ils s’y enlisent peu à peu et la matière qui était maîtrisée et calibrée, finit par devenir incontrôlable. Elle envahit le plateau par des jets, des débordements, des éclaboussures, la lutte commence mais à mesure que les comédiens se débattent, ils s’enlisent davantage, jusqu’à perdre pieds.

Nouvel espace sensible

Au fil de la pièce, l’expérience scientifique laisse place à une expérience plastique et la construction du jeu d’acteur évolue en parallèle. Cette matière qui ne demande qu’à être manipulée, travaillée, modelée, produit un effet libérateur chez les personnages. A son contact, leurs rapports aux autres et à eux-mêmes évoluent, ils tentent de lutter contre cette vase rampante qui s’immisce, jaillit, coule, ruisselle, mais finissent par se mêler à elle dans un rapport animal et primaire. Un autre monde prend forme, celui des sciences rationnelles a laissé place à un espace sensoriel qui nous rappelle à quel point la seule certitude de la vie est l’incertitude. Face à cette matière de l’entre-deux, métaphore de notre rapport à l’existence, l’homme se questionne, cherche, teste et use des pouvoirs régénérants de la vase pour s’en extirper et renaître avec l’énergie créative de l’artiste. Celui-là même qui modèle et façonne pour faire œuvre de ses doutes et de ses émotions. La construction du jeu en lien avec les recherches scientifiques et plastiques autour de la matière sont intéressantes, on regrette cependant que l’aspect ludique que représente la vase n’ait pas été exploité avec plus de folie. Loin de se morfondre, une fois acquis le caractère incertain et instable de la vie, il ne reste plus qu’à la célébrer !

Pénélope Baron









Un projet de Marguerite Bordat et Pierre Meunier
avec au plateau : Fredéric Kunze, Thomas Mardell, Pierre Meunier, Jeanne Mordoj, Muriel Valat
Lumière : Bruno Goubert
Composition sonore : Géraldine Foucault, Thierry Madiot, Hans Kunze
Régie générale et lumières : Rodrigue Montebran

© Marguerite Bordat

26 mai 2018
Théâtre Garonne