CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La Première Fois// Théâtre du Chien Blanc




SANS FAIRE DE TACHE


publié le 27/05/2018
(Théâtre du Chien Blanc)





Comme le temps passe ! En 2005, on assistait à la fondation de la compagnie Pollen et il s’agissait alors, pour Katarzyna Kurzeja, de se faire l’écho des dramaturgies polonaises contemporaines. Issue du milieu universitaire où on la vit se développer, la compagnie élargit son cadre depuis quelques saisons, et c’est avec une pièce d’anniversaire, celle-là même par laquelle on découvrait son travail il y a tant d’années, que Kasia Kurzeja occupait le théâtre du Chien Blanc.

« T’as souillé mon tapis »

L’écriture de Michał Walczak touche à l’universel, mais sous un angle culturel marqué. L’histoire d’une jeunesse polonaise qui se cherche, entre projections de fantasmes, quête un rien puritaine de perfection, tabous et appétit hédoniste plus ou moins refoulé, plus ou moins éruptif. A la demande de Karol, Magda accepte de rejouer sans fin la même scène, sorte de prescription romanesque supposée les amener à vivre une idéale première fois. Une perspective amoureuse et sexuelle scénarisée selon les clichés romantiques, des exigences maniaques et de curieuses tocades – une sombre affaire de toast et de grille-pain. On appréciera ici le choix de prêter au garçon la préférence pour un romantisme bleuté, et de donner à la jeune femme un caractère plus entreprenant, un esprit moins aliéné.
Ce pourrait être l’histoire d’un duo peinant à devenir un couple. Un duo comique, selon des bases qui ont fait leurs preuves : situation, caractères, et le poil de cynisme qui va bien, qui gagne des rires dans la salle. On regrettera toutefois que le dramaturge polonais ait souhaité expliquer, faire analyser par les personnages eux-mêmes, l’enjeu de ce qui se déroule sur le plateau. Enjeu que le public identifie sans peine, et qui aurait pu se prolonger sur le même régime, par le théâtre dans le théâtre, en un fol enchaînement de scénarii amoureux – l’option choisie, celle d’un débriefing, ôte à ce duo sa part d’absurde et entraîne un jeu lui-même moins intéressant, un dialogue qui tend soudain vers le théâtre de boulevard, sans bénéficier pour autant de la sève boulevardière. D’autant plus dommage que Michał Walczak mobilise ensuite un autre ressort, un peu comme dans son Voyage à l’intérieur d’une chambre (l’une des rares pièces traduites) où l’écriture travaillait déjà les notions de réalité et d’illusion.
Comme un flottement, donc. Si l’ensemble aurait pu prendre une direction plus franche, plus insolite, le duo réussit à approcher par le rire un sujet finalement assez peu traité, la désillusion de jeunes cœurs bercés aux images d’Epinal, à l’idéal d’une sexualité immaculée, qui ne ferait aucune tache.

Manon Ona









D’après Michal Walczak (traduction Kinga Joucaviel, PUM)
Mise en scène de Katarzyna Kurzeja
Avec Katarzyna Kurzeja, Joris Ladugie

27 mai 2018
Théâtre du Chien Blanc