CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La Pietà// Le Bijou




PAS DÉSOLÉE


publié le 08/11/2020
(Le Bijou)





Je veux bâtir pour toi, Madone, ma maîtresse, 
Un autel souterrain au fond de ma détresse, 
Et creuser dans le coin le plus noir de mon coeur, 
Loin du désir mondain et du regard moqueur, 
Une niche, d'azur et d'or tout émaillée, 
Où tu te dresseras, Statue émerveillée. 
Charles Baudelaire, À une Madone

 

Au Bijou ce soir-là, c’était presque l’après-midi. 19h tapantes pour passer avant le couvre-feu. Public et artistes se faufilant entre les gouttes pour se retrouver quand même. Le patron au bar, la patronne aux billets. Sur le pont. Quelques-uns à l’apéro et la salle pas si pleine, comme on n’en a pas l’habitude — ils étaient peut-être encore tous dans le métro. Même pas le droit de se tenir chaud, distance oblige. Comme c’est précieux alors, ces artistes qui viennent vous chercher dans le noir de la salle pour que ça danse un peu à l’intérieur. Et avec La Pietà, ça remue, ça réchauffe et ça vibre. Ça envoie. Même en piano-voix.

« Tapez 4 pour tout casser »

Des roses rouges en bord de scène, des blanches qui grimpent au micro, un coeur écarlate en néon, une guitare électrique à pois blancs et sa madone. Au-dessus du rideau des coulisses, LA PIETÀ en néon blanc. Belle mise en scène à l’esthétique romantique, pour un personnage qui ne l’est pas moins. La demoiselle attaque, féline. Blouson noir et robe courte. Eyeliner, tatouage et chignon à la Winehouse. Entre le rock d’une PJ Harvey et la sensualité d’une actrice italienne, époque néo-réaliste. « Y’en a qui veulent l’impossible, tout l’amour, tout le ciel / Ils veulent être invincibles, ils veulent être immortels / Et moi, / J’veux juste vieillir dans tes bras. » Pas si baudelairienne ? Si, justement. Pour le lyrisme et la noirceur, pour la chair écorchée et les rêves de tendresse, pour l’amour des mots qui claquent, encore plus s’ils crient et font grincer quelques dents. Prenant le contre-pied de ce qui fit sa réputation, elle commence donc ce récital par en-dessous, par les fleurs et la mélancolie. Une douce houle qui la fait tanguer au micro. La voix caressante au beau grain clair, presque plus jeune qu’elle qui n’a pas encore la quarantaine.
Dès la deuxième chanson, elle entre dans le vif. Tapez, c’est une journée de galère ordinaire, celle peut-être de ceux qui sont pas arrivés à temps pour le concert : une fresque slamée sur la violence que  subit l’individu moderne de la part du système, tout en étant sommé de garder son calme, et pire, d’être heureux. Des mots qui ne s’encombrent pas de bienséances, et qui finissent sur répondeur à « Tapez 4 pour tout casser ». Douceur et rage. La meuf est vénère et le fait savoir. Douze chansons qui dévoilent un univers intense, à la fois sensible et sincère, à l’insolence généreuse, faite pour être partagée.

« Je suis la fille la moins féministe de la Terre »

C’est avec cette ironique punchline que débute l’un de ses tubes, qu’elle offre à capella. « Je suis complètement pute et complètement soumise » poursuit-elle, avant de revendiquer : « je veux avoir le droit d’écrire ce genre de connerie. » S’ensuit la litanie de ce qu’elle veut pouvoir s’autoriser, et qui lui valut sans doute d’être comparée à une autre Virginie — Despentes. On entend effectivement en écho la si belle préface de King Kong Théorie, sa liberté de ton, son style incisif et heurté. On peut cependant regretter qu’une femme qui a son franc-parler et dit « trou de balle » (oh my god), « connard » ou « enculé » soit immédiatement épinglée comme brûlante provocatrice : un niveau de pudibonderie que ne démentira pas Facebook qui a censuré l’un de ses clips pour cause de tétons apparents, et qui en dit long sur le chemin qui reste à parcourir pour que l’expression féminine ne soit pas perçue avec une intensité exagérée dès qu’elle se débride un peu. Si La Pietà parle vrai sans s’en excuser et envoie une belle énergie rock, ses chansons sont surtout du côté de l’émotion et de la fêlure : elle n’hésite pas à évoquer ses faiblesses, ses errances, ses peurs et ses doutes, ses maladresses et son « Mal du Siècle » pas toujours reluisant, ses cernes et sa flemme, aussi. Bref, « La Moyenne, à peine », comme le scande sa chanson. Autre forme d’impertinence, peut-être plus hardie encore pour les tenants d’une femme uniquement glamour, de papier glacé — ou de marbre, tiens. Maman ou putain, vierge au coeur sanglant, Pietà.

« Ma guerre est finie »

« Je déclare la paix avec moi aujourd’hui », psalmodie-t-elle façon RnB. À travers les multiples facettes de ce rock électro aux envolées punks et au flow hip-hop, on suit les méandres du parcours de cette chanteuse et compositrice autodidacte, qui a longtemps cherché son identité artistique. Après des débuts dans une maison de disques parisienne mainstream, elle a trouvé son indépendance dans le Sud de la France en lançant le projet La Pietà sous masque de chat, y adjoignant un roman et un travail plastique et graphique — correspondant à sa formation initiale. Un carcan conceptuel qui témoignait sans doute de la richesse de ses talents, mais qui pouvait lui faire perdre en lisibilité et en spontanéité. Elle semble aujourd’hui s’être petit à petit débarrassée des artifices pour oser donner ce qu’elle est, tout en sachant tisser ensemble ses diverses influences et en faire sa signature sonore. Ce chemin vers l’épure était d’autant plus visible lors de cette soirée au Bijou en l’absence de son batteur, son guitariste et ses platines. Accompagnée avec une grande délicatesse par Thomas Holstein et se trouvant un peu « à poil », disait-elle, elle n’en était que plus touchante. Sans éteindre pour autant sa puissance explosive, ce dépouillement laissait place à la profondeur de son interprétation et permettait de savourer la justesse et la poésie organique de ses textes — récemment primés par l’Académie Charles Cros et le Pic d’Or. Qu’elle soit toutes griffes en avant ou fasse patte de velours, voilà en tout cas une bien belle artiste à suivre.

Agathe Raybaud









Textes et musique : La Pietà
Guitare et voix : La Pietà
Piano : Thomas Holstein

22 & 23 octobre 2020
Le Bijou