CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La petite fille et le corbeau// Le Studio Tournefeuille




DESSINE-MOI UNE FAMILLE


publié le 28/11/2019
(Le Studio Tournefeuille)





Accroupies au sol, trois personnes en noir sont occupées à dessiner à la craie, à l’intérieur d’un cercle tracé sur le plateau. Imperturbables malgré le public qui s’installe à son rythme, elles complètent un dessin déjà bien avancé rappelant les tapis de jeu pour enfants : routes, maisons, arbres, échelles, etc. Ça y est, les gradins en arc de cercle sont remplis, les comédien·ne·s-dessinateur·trice·s se mettent en place. On trace une croix, l’un d’entre eux s’y positionne. Chacun sa croix, chacun sa place. Dans la salle du Studio de Tournefeuille, alors que La petite fille et le corbeau commence, on sourit déjà…

Black cube

Utiliser le « black cube » (boite noire) d’un plateau de théâtre comme une ardoise géante : l’idée paraît maintenant évidente, à-propos. Pas de gigantisme pourtant dans cette toute nouvelle création de la compagnie Mouka, habituée à renouveler ses dispositifs visuels et scénographiques d’un spectacle à l’autre, toujours avec inventivité et parti-pris (voir). Sur ce fond noir qui est celui de la salle, des habits des comédiens et même un peu de l’histoire, les dessins blancs se font coutures du récit. Rehaussés parfois encore par certaines lumières, ces tracés, épurés et sémantiques, ressortent particulièrement, comme des marquages routiers indiquant le chemin de la narration. Celle-ci commence avec un corbeau noir comme le plateau, la mort de sa compagne, l’œuf qu’il est désormais seul à protéger, et une fillette qui se retrouve un jour sous son arbre, abandonnée par son père. S’ensuit l’histoire de cette rencontre et de la cohabitation entre l’oiseau et la petite fille, le dessin à la craie pouvant renvoyer au point de vue enfantin comme au caractère effaçable de ce qui se déroule – « Tu ne nettoies jamais ta mémoire ? » s’étonne le corbeau. Ludique et éphémère, la craie permet au temps de s’écouler, aux situations d’évoluer, aux événements d’en remplacer d’autres.
Le dessin en direct occupe certes une partie de la mise en scène mais n’en constitue cependant pas l’essentiel. Complétant le dispositif, une caisse rectangulaire polyvalente posée au sol ainsi qu’une espèce d’étagère-échafaudage, à taille humaine, en trois parties dont celle du milieu, plus basse, accueille la régie. Ces éléments permettent la réalisation d’effets sonores en direct mais surtout un jeu sur plusieurs niveaux – au sol, assis, debout, perché. Dans cette même esthétique d’illustration à la ligne épurée, blanche sur fond noire, plusieurs petits systèmes et effets, simples et pertinents, sont manipulés efficacement et toujours au rythme du texte. Eau vaporisée pour éponger les dessins en rythme, dessin d’œuf aimanté au nid ou enfoui dans une vraie poche de veste, dessin d’yeux ouverts ou fermés à placer devant le visage, ardoises mobiles, éléments aimantés, amovibles… Toutes les trouvailles ingénieuses et régulièrement amusantes, malgré la thématique relativement sombre, restent au service du récit. Le trio de comédien·ne·s, à la fois narrateur et interprète, joue avec le décor et leur propre corps. Tout fait partie de l’image, de l’illustration vivante de ce qui pourrait être un album jeunesse, avec toute l’intelligence que l’on retrouve aujourd’hui dans une large frange de cette littérature.

Espoir sur fond noir

Le texte de Daniel Lemahieu, publié il y a presque vingt ans, aborde sous une forme proche du conte plusieurs thèmes qu’on le remercie d’oser adresser au jeune public, tant les adultes sont parfois inquiets de préserver l’innocence et les tabous des plus jeunes. Au centre de ce texte à la langue à la fois parlée et travaillée, dans un style utilisant notamment les répétitions de mots au sein d’une même phrase – comme pour mieux en saisir l’importance et la teneur : la notion de mort. Elle traverse aussi bien les questions d’abandon ou de perte d’un être cher, que celles des rapports entre animaux et humains. Importante aussi, la notion de paternité puisqu’un des deux protagonistes principaux se trouve père veuf puis père par adoption. La parentalité en question, certes, mais aussi plus particulièrement la parentalité masculine, dans une société où la mission de couver et d’élever des enfants implique encore prioritairement les femmes – adieu maman poule, bonjour papa corbeau ! Dans cette histoire, deux figures paternelles : celui qui oublie sa fille sur le bord de la route au cours d’une pause pipi, et celui qui la recueille et lui fait confiance. Cette confiance mutuelle, non acquise mais construite entre les deux, va même amener l’enfant à s’occuper de l’œuf du corbeau, recréant progressivement une sphère familiale positive. Cette manière enfantine de réagir parfois plus intelligemment que les adultes, de refuser ce qui blesse et d’accepter naturellement ce qui semble bon, de prendre soin des autres lorsque la situation l’impose, a quelque chose de très résilient. Même l’issue de l’histoire suit cette logique, défiant les avertissements du cauchemar de la fillette. Ce dernier pourtant, anticipation de comment, logiquement, l’histoire devrait mal tourner, n’épargne rien : ni la méchanceté du peuple animal qui, méfiant, se croirait trahi, ni l’incapacité naturelle de l’humaine à comprendre les besoins de son protégé le jeune corbeau, ni encore son dépassement d’enfant impuissante… Malgré toutes ces projections, l’enfant se réveille, sereine, auprès de son ami. Réel « happy end » ? Fin naïve ? Pause avant la tempête ? Ou message d’espoir ?
Globalement, ce texte réussit à aborder des problématiques dures et potentiellement tragiques sans mettre en scène aucune question de vengeance, ni de violence. Sans être niais, le ton reste au contraire bienveillant, très humain – encore que ce mot ne soit pas forcément le plus pertinent lorsqu’il s’agit d’évoquer de la manière dont les humains se traitent entre eux et traitent les bêtes.
Ces sujets méritent bien d’être portés à la scène pour un jeune public, et d’une manière intelligente et inventive comme le fait la compagnie Mouka. Pour sa première série de représentations, le spectacle est déjà très fluide, d’un bon rythme, non perturbé par les quelques minuscules imprévus, et a également le mérite de pouvoir présenter au jeune public plusieurs facettes du théâtre actuel. Un théâtre où texte, manipulations et éléments sonores – bruitages, sons d’ambiance électronique, passages vocaux – se complètent pour servir le récit. Où l’histoire se raconte à plusieurs voix et selon différents modes de représentation et de narration – les comédiens se passant la parole et les rôles de narrateur, corbeau, fillette, grâce à des signaux clairs. Où des thèmes profonds peuvent être abordés avec légèreté en échappant au superficiel.

Gladys Vantrepotte









Texte : Daniel Lemahieu
Recherche et composition : Cie Mouka
Mise en scène : Marion Gardie
Jeu et Manipulation : Marion Gardie, Claire Rosolin, Olivier Colombel
Harmonisation sonore : Kristof Hiriart
Création Marionnettes : Claire Rosolin
Création Lumière : Philippe Mathiaut
Photographe, Vidéaste : Romain Grandchamp
Regard extérieur : Henri Bonnithon (Cie Apsaras théâtre)
Regard Bienveillant : Patrick Conan (Cie Garin-Trousseboeuf)

© DR

21 au 24 novembre 2019
Le Studio Tournefeuille