CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La Nuit nationale// Le Ring




LE PRIX DE L'EMBAUCHE


publié le 27/01/2019
(Le Ring)





La Nuit nationale vient étendre son grand manteau noir sur la scène du Ring. Après un passage à Mix’Art Myrys fin 2017, et une sortie de résidence au Ring début 2018, la compagnie Träuma présente le fruit de sa nouvelle création. Basée sur une écriture collective, la pièce chemine à la frontière entre rêves, angoisses, et réalité dans le monde « merveilleux » du travail en entreprise. La mise en scène est signée Diane Launay.

L’entre prises

Taoufik et Magyd sont deux immigrés syriens cherchant du travail en France. Avec un master en informatique dans leurs bagages, ils sont sûrement qualifiés pour être embauchés dans une grande entreprise de télécommunication. Et pourtant… Même si les cadres dirigeants affichent une sincère volonté de recruter du personnel étranger, leur générosité s’arrête à l’offre d’un poste de maintenance. A la rigueur, les deux nouveaux embauchés pourraient se charger de la fête de Noël de l’entreprise… En attendant de gravir les échelons, Taoufik et Magyd travaillent 10 heures par jour au sous-sol. Les pauses café sont l’occasion de discuter avec les autres salarié.e.s, et de rendre de petits services. Les journées s’enchaînent, au rythme des réunions tardives (les « chouquettes meeting »), et des tutoriels commerciaux à visionner pour mieux se former (« comment faire du bon porte-à-porte ? »). Certes, on s’éclaire au néon et des câbles électriques traînent un peu partout dans l’entreprise, mais on est à la pointe de la communication et du positive-thinking. Jusqu’à poser la question intime « comment se porte votre abonnement téléphonique ? ». Dans un monde hyperconnecté, quoi de plus normal d’appeler une hot-line après avoir ingéré son nouveau forfait téléphonique Liberty unlimited ? Cela provoque des voix dans la tête et des ballonnements ? Qu’à cela ne tienne, l’opératrice va vérifier vos implémentations ainsi que votre mutuelle et votre assurance-vie. Omniprésente, cette technologie de la communication n’efface pas les angoisses et la détresse de l’être humain au bord de la falaise. Les rêves d’intégration et de mieux vivre peuvent se heurter à la connerie quotidienne, et aux préjugés les plus sordides. Pourquoi ceux qu’on accuse de vol sont les étrangers qui « essayent de faire leur trou » ? Certains ont des armes, d’autres des bulletins de vote ou des discours, avec cette même finalité : repousser l’étranger.

Frontières et contours

Avec un début en fanfare, cette Nuit nationale pousse le spectateur dans une position de réception active en changeant certains repères. Sur le qui-vive, l’œil tente donc de déchiffrer les codes de cette fable, et comprend qu’il sera question de mélange des contraires. Chaud-froid, aigre-doux, proximité-distance… L’absurdité du texte est mis en contraste avec le jeu expressionniste des comédien.ne.s, ce qui produit une atmosphère durable d’inquiétante étrangeté. A mi-chemin entre rêve et réalité, les différents caractères sont typés par leur manière de parler ou de donner vie à leur angoisse. Les tics de langage d’entreprise sont croqués de manière appétissante, la morgue pédante des unes tranchant avec la simplicité des nouveaux venus. La mise en scène de Diane Launay choisit un théâtre multi-disciplinaire, où danse, musique, chant et performance convergent sur un même plateau ; rien d’étonnant car la comédienne s’est formée au Théatre² l’Acte. Une certaine folie plane donc sur scène, la normalité étant parasitée par des éclairs de cauchemars, ou des moments plus incantatoires (belle présence de Sofie Sforzini).
L’envie de dire et de dénoncer est palpable dans le spectacle. Rendre compte d’une société marquée par l’hyperconnexion, l’asservissement d’un travail absurde et abscons, les caractères proches du burn-out… Montrer également le racisme envers les migrants qui ont tenté de s’intégrer du mieux possible, après avoir fui leur pays pour une vie meilleure, et qui se retrouvent exploités et méprisés. S’appuyant sur ces trois thématiques fortes, le spectacle est criblé de moments absurdes, l’inquiétante étrangeté grossit le trait pour mieux révéler la cruauté des situations. Si l’on devine clairement les intentions de l’écriture et de la mise en scène, quelque chose chagrine cependant. Les trois matériaux semblent éprouver des difficultés à s’agglomérer entre eux, à donner une profonde unité au spectacle. Ce manque de liant provient peut-être d’une volonté ambitieuse de traiter trois sujets de front ? Comme un peintre démarrant trois tableaux différents en même temps, et souhaitant relier les trois esquisses pour créer une quatrième peinture ? En ce cas, La Nuit nationale aurait mérité un traitement scénique sous forme de trilogie, donnant ainsi l’occasion d’approfondir chaque sujet distinctement.
Le spectacle présente son lot de pépites, qu’un assèchement du propos pourrait mettre en valeur. Décaper les intentions jusqu’à l’os, et s’engouffrer dans cette nuit en embrassant le « choisir, c’est renoncer ».

Marc Vionnet









 

1h20
Mise en scène : Diane Launay
Ecriture : Diane Launay et les acteurs de Träuma
Interprétation : Julie Castel-Jordy, Ahmad Malas, Mohamad Malas, Sofie Sforzini
Scénographie : Diane Launay

© Marc Vionnet / Le Clou dans la Planche

 

27 janvier 2019
Le Ring