CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La Nuit juste avant les forêts// Théâtre du Grand Rond




PRÉLUDE À UNE AUTRE VIOLENCE


publié le 16/02/2011
(Théâtre du Grand Rond)





"Je sais qu’il y a dans l’écriture théâtrale encore une prise pour être dans cette situation où l’autre existe."

Michel Vinaver


C‘est une grande surprise, pour qui l’a vu déambuler dos courbé, bobine chevelue et moustachue, traînant ses vieux souliers dans La Contrebasse, de retrouver Philippe Cancé crâne rasé et abîmé, imposant une stature neuve à un plateau métamorphosé – remarque purement visuelle, car le charisme ne lui a jamais fait défaut.
Ce pourrait être une grande surprise, également, pour qui imaginerait – à raison ou à tort – le personnage de La Nuit juste avant les forêts comme un homme fragile et nerveux, tout entier mangé par un flot de paroles ininterrompues. Rien de tel ici. Une quasi réécriture du texte grâce à des effets de rythme, de répétitions, qui l’entrecoupent et y ouvrent des brèches. Une interprétation noueuse, viscérale, qui fait peser sur la scène une véritable menace physique. La stupéfiante allure du comédien n’y est pas pour rien : treillis, long manteau à col marin et couteaux de boucher (machette ?) maintenus par d’écrasantes bottes : un improbable mélange de punk, de rafistolage et de guérillero urbain que retrouvera en avril le Théâtre du Grand Rond.
Après quelques minutes de découverte déconcertée, d’imprégnation, on ouvre les vannes à cette heure de clairvoyance noire, à ce plongeon dans la marge – et non pas dans l’aliénation –  à cette lente descente au trente-sixième dessous.

« Seul comme on ne peut pas le dire »

La Nuit juste avant les forêts est l’un des premiers textes de Koltès. On pourrait, à ce titre, s’attendre à une verdeur de plume, à une écriture encore jeune. C’est sans doute le cas : plus tard, le dramaturge trouvera des formes véritablement scéniques pour exprimer sa révolte autrement que par un discours frontal. Il n’empêche, la démarche artistique est déjà en place, travail de cette langue en souffrance qui est la sienne : une parole fiévreusement adressée, impossible à canaliser par une ponctuation forte ; une rivière dont le barrage aurait sauté, une douleur en crue, creusée d’un profond désir de communication, d’altérité. On se figure bien l’impossibilité de livrer au lecteur une fable : appel à un autre muet et invisible aperçu au coin d’une rue, voilà tout… et rien. Peut-être cet Autre n’est-il même qu’un fantasme, l’illusion d’un esprit habité.
On sent peser sur ces lignes une angoisse très années 70-80. Après la journée du sage petit français (celui qui travaille, à l’usine en particulier) la porte est ouverte à tous les débrayages nocturnes, à une mythologie urbaine où frustrés de la petite semaine et amateurs de « ratonnades » se déploient sous l’œil hypocrite d’un pouvoir aliénant. Un étouffement social, un cloisonnement orchestré par autant de Big Brothers – « toute la série de zones que les salauds ont tracées pour nous, sur leurs plans, et dans lesquelles ils nous enferment par un trait au crayon ». Lui, il a rompu les amarres et depuis « tout est mélangé sur leurs salauds de plans ». Si tu n’es pas fourmi industrieuse et malléable, tu n’as pas ta place dans la fourmilière.
Au détour d’un mot le malaise a tôt fait de gagner, de souffler les trente ans supposés nous protéger de cette angoisse –  » on te pousse toujours plus loin, que tu ne saches pas où tu vas, et quand tu te retournes, vieux, c’est toujours le désert ». Histoires de salaires volatiles, de chômage, de masses corvéables et délogeables à merci ; dans un soupir ou cri de rage, refus de l’aliénation sociale, préférence pour la marge, incompréhension envers le sordide et meurtrier rejet de l’Immigré… S’il se savait si actuel, Koltès en frémirait.

« Sale pluie, sale vent, saloperie de carrefour »

Sur le plateau, des tôles font résonner une pluie artificielle qui tombe en continu : bruit de fond en même temps qu’élément du décor, qui fait miroiter le peu de lumière. Une ambiance sonore des plus glauques assombrit résolument ce clapotis, voilà le spectateur pris dans une obscure gangue. La voix du comédien viendra s’y poser comme la pierre d’angle d’un univers anxiogène : des mots, des murmures, des cris, des beuglements. Rien de prévisible, excepté, à la longue, cette répétition nerveuse des phrases, cette élocution qui patine – rien à voir avec la véritable course verbale suggérée par la ponctuation du texte. L’appropriation est garantie, brillante par endroits, même si on verrait bien quelques passages d’abandon au flux de mots, ne serait-ce que par souci rythmique.
Rien de réductible à la diction, cependant, et c’est là une belle victoire sur un texte piège. Philippe Cancé et Luc Jaminet sont allés chercher de petits trésors en matière de gestuelle : art du mouvement compulsif, convulsif, du trifouillement inutile de mystérieux fétiches, du démarrage impromptu, de la quinte de cris. Certains diront : c’est trop. Certes, c’est là beaucoup de violence, mais elle n’est ici que le résultat d’une autre démesure – politique, sociétale – qui après tout n’a rien engendré de délicat et mérite ce reflet effrayant.
Tout raconte la détresse, la folie qui guette et qui est celle de la solitude. Le personnage ne garde le cap que dans les instants où il s’accroche avec force à son interlocuteur,  à ce « tu » salvateur : on le découvre alors concocteur d’avenir, bâtisseur de projets, dérisoire et puissant visionnaire. Dans les derniers mots, il s’accroupit pour un rite presque tribal, sorte de cérémonie d’investiture du guerrier : il est temps de franchir la nuit et d’atteindre les forêts.
Une performance d’acteur, ce n’est rien de le dire : un jeu qui part de l’intérieur, certes, mais qui surtout donne à plein dans un terrifiant vertige. Si Philippe Cancé n’était pas si bon, le ridicule guetterait l’audace de certains passages : il n’en est rien, le comédien a bousculé bien trop de barrières sur son passage et à travers cet univers fantasmagorique la réalité perce trop crûment pour qu’on ait le cœur à sourire. Ça vous brasse, ça vous noue, ça vous oxygène aussi – souffle propre aux textes subversifs, ceux qui le sont vraiment.
Un ténébreux orage, traversé çà et là par de brillants soleils…

 

Manon Ona









De Bernard-Marie Koltès / Cie Graine d’Ananart
Mise en scène : Luc Jaminet

avec Philippe Cancé

Crédit : Mona / Le Clou dans la Planche

16 février 2011
Théâtre du Grand Rond