CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La Mort est une maladie…// Théâtre Sorano




LA PORTE OUVERTE À TOUS LES ?


publié le 10/10/2018
(Théâtre Sorano)





Sauf à aborder le transhumanisme sous l’angle spirituel ou religieux, d’un point de vue cartésien c’est finalement cette inquiétude vers laquelle tout converge : si on mettait un pied dans la porte, si on l’entrouvrait, serait-ce forcément une porte ouverte à toutes les dérives ? L’humain est-il capable de faire preuve d’un progrès raisonné et de la refermer au besoin, cette porte ? Peut-on laisser passer l’une ou l’autre des innovations de bon sens, sans que les rouages d’une machine invisible ne s’enclenchent ? Qu’est-ce qu’une innovation de bon sens ? Et d’ailleurs, penser le trans-humanisme, n’est-ce pas forcément intégrer une approche philosophique ou spirituelle de l’humain ?
De nombreux points d’interrogation, et tous sont au menu de cette commande passée à la compagnie Microsystème par le théâtre Sorano, le Museum d’histoire naturelle et le Quai des savoirs, dans l’idée de proposer un écho à l’exposition formidable de l’an passé, #Humaindemain. La Mort est une maladie dont nos enfants guériront – une belle antithèse d’universitaire, tout un programme.

« La Nature n’est pas parfaite »

Dans cette vaste réflexion consistant à penser l’humain du futur, les co-auteurs ont ciblé une problématique : la procréation, qui finira par devenir création tout court. Un jeune couple, très agréablement interprété par Clémence Barbier et Théodore Oliver (le fameux jeu « naturel » qui est si exigeant pour les comédiens) désespère d’avoir un enfant. Ils ne le pourraient pas sans des recours in-vitro, méthodes auxquelles personne ne trouve rien à redire ; bon d’accord, le médecin (Marion Bouvarel) parle comme celui de Gattaca et l’enfant à naître s’appelle Eugénie, écho direct au film d’Andrew Niccol. Enfin s’appellerait, car le tragique va rattraper ceux qui franchissent les barrières fixées par la nature. L’écriture ménage ainsi un point de non-retour, un choc viscéral pour Clémence, au-delà duquel le couple, suivant des chemins différents, va incarner l’humanisme humanitaire (pour lui) et le transhumanisme (pour elle). L’heure est au dépassement, Clémence ne se laissera pas dicter les lois des mammifères.
Projeter une disparition des méthodes naturelles de procréation (et plus particulièrement, de la grossesse) va-t-il forcément de pair avec la dystopie, avec une ambition démiurgique, une manipulation génétique des enfants à naître – pardon, à décanter, comme dirait Huxley ? La sélection est-elle l’horizon obligatoire de la science si des femmes cessent de porter les enfants ? Ou bien, les deux n’ayant pas de rapport direct, ces angoisses ne sont-elles que résurgence réactionnaire d’une vision sacrée de la Femme-matrice ? Voilà des interrogations suggérées au fil du spectacle. L’écriture tranche, puisque Clémence ne se satisfait pas d’une naissance ex-utero et entre dans une espèce de mégalomanie créatrice, de quête de perfection, avec l’avènement d’un nouvel humain. Clairement, elle n’a pas su refermer la porte après l’avoir ouverte.

« Mon ventre n’est pas un mythe »

La création de Victor Gauthier-Martin se termine pourtant comme elle a commencé : par une lecture mythologique de l’humanité. Celle du début, antique, rappelle le couple originel formé par Gaïa et Ouranos. Celle de la fin, embryonnaire dès le mythe de Prométhée, relayée par les romans gothiques du XIXe siècle puis développée par la littérature dystopique du XXe siècle, est une mythologie très inquiète face au Progrès, elle rejoint la figure de Faust : cette idée qu’à explorer trop avant, à trop chercher le savoir universel, la science pactise avec le Diable. C’est finalement là un sujet ancien, une angoisse séculaire (comme celle de la mort) ; seulement voilà, nos temps actuels ont pour particularité de projeter le fantasme dans le champ du possible.
On le voit, la réflexion est démesurée. Comment faire spectacle d’un tel labyrinthe ? Microsystème a visiblement préféré ne pas se lancer dans le dialogue d’idées, ne pas mettre en scène un affrontement de positions entre Clémence et Théodore. Le débat contradictoire que certain·e·s attendraient n’aura pas lieu, confiance est laissée au spectateur pour se faire une opinion sur la base des deux existences ; d’où une certaine frustration de ne pas voir un argumentaire prometteur se déployer sur le plateau. Ce qui ne serait pas gênant, si l’option choisie se révélait percutante. Or passé la première partie du spectacle, l’écriture des deux trames se révèle moins consistante et convaincante ; on peine à entrer dans ces deux vécus brossés de façon très elliptique, alors qu’on entrait avec une facilité déconcertante dans l’intimité du couple. On voit le schéma, mais il s’intellectualise complètement, ce serait le principal reproche à faire à cette création. Pour le reste – scénographie, lumières, environnement sonore, vidéo – rien à redire. L’atmosphère est froide, clinique : les panneaux lumineux agressent, jouent du contre, donnent au plateau une allure de laboratoire. La mise en scène superpose l’imaginaire du laborantin à celui du labo photographique, travaillant la fascination pour le microscopique, le cellulaire. La musique achève de créer un espace matriciel, avec notamment, dans la première partie, une intéressante présence du grincement comme motif sonore – s’enrayera ou s’enrayera pas, cette mécanique du vivant ? Surgit l’un des Chants sur la mort des enfants mis en musique par Gustav Mahler, la compagnie instille le tragique sans le pathos. De même, le travail vidéo dans la dernière séquence est d’un concept magistral, qu’on ne vous révèle pas. Non, vraiment, Microsystème ne s’en sort pas si mal, surtout face à ce paradoxe : l’art s’empare régulièrement de ces problématiques, mais ne les actualise que très peu au regard d’un avenir proche. L’instant intéressant est toujours celui où l’on se demande : mais au fait, on sait déjà faire ça, ou pas ?

Manon Ona









La Mort est une maladie dont nos enfants guériront

Mise en scène : Victor Gauthier-Martin
Texte : Youness Anzane, Clémence Barbier, Victor Gauthier-Martin
Avec Clémence Barbier, Marion Bouvarel, Théodore Oliver
Lumière : Pierre Leblanc
Musique et son : Mathieu Hornain
Vidéo : Loran Chourrau, Erik Damiano

© Loran Chourrau

10 octobre 2018
Théâtre Sorano