CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La Méningite des poireaux// Espace Bonnefoy




TROISIÈME VOYAGE DANS LA NEF DES FOUS


publié le 22/02/2017
(Théâtre du Grand Rond)





« Mais j’entends coasser derechef les stoïciennes grenouilles… »
Erasme, Eloge de la Folie (1509)

 

Sagesse du fou, folie du sage… Le motif a donné naissance au fil des âges à tant de fables, de tableaux, de leçons philosophiques qu’on ne saurait les compter. Motif plaisant, bien fait pour cacher la trouille informulée que suscite le fou, ce fauteur de désordre à la silhouette multiple, variable et floue, dans les sociétés bien policées. Et l’on balance : le cacher ? le « socialiser » (mot terrible d’ambiguïté, révélant au mieux ces meilleures intentions dont l’enfer est pavé) ? Mais surtout on n’en parle pas – ce serait mettre en lumière ce qui doit rester ombre.
Un qui ne craint pas d’en parler, c’est Frédéric Naud. Il y a lanlère, sa Trilogie théopolitaine avait déjà un méchant grain, mais ce n’était que coup de folie passager. Plus récemment, une autre trilogie est née qui aborde de front le thème de la norme mentale, pour dire les choses ainsi. Il y eut le très tendre et très fou Road-movie du taureau bleu, la figure égarée de Jacky/Jackie, voici qu’avec La méningite des poireaux débarque – sur la scène du Théâtre du Grand Rond, une nouvelle fois – la figure historique de Francesc Tosquelles, qui botta le cul de la vieille psychiatrie tortionnaire en affirmant voir des hommes derrière les fous. Un dingue.

« Il aura l’œil malicieux et la moustache broussailleuse »

Côté histoire, il y a Saint-Alban-de-Limagnole et son asile perdu sur le plateau de la Margeride, en Lozère, au moment où les hommes sages se livrent à leur folie préférée : la guerre, mondiale et deuxième. Avant cela la naissance, en 1912 à Reus, d’un petit bout de Catalan promis à la révolte et à l’oubli. Entre les deux et en vrac, la découverte de l’hôpital de Pere Mata et de son pavillon des agités. L’engagement au sein du Poum (Parti ouvrier d’unification marxiste), une aspiration à la République, Franco et la Retirada. Au bout du bout, dans les années Cinquante et Soixante, une petite révolution dans la conception de la psychiatrie dont on ne sait trop quelles traces elle a laissées.
Côté folie, il y a de quoi faire. Notamment avec le Christ. En croix, mais pas immobile pour autant. Qui exhorte le jeune Francesc (à quoi ? difficile à dire… un peu tout, et le reste en plus), part en grande chevauchée, son petit Sancho sur les épaules, se fait saucer le pied par un père socialiste, promet accomplissement et chevalerie, croise un maréchal Pétoche à forme de chien (sauf erreur, on ne sait plus trop), une Barbe bleue de papier journal et un Saint Pierrot le Bleu, on n’en finirait pas. Ce ne sont que psychiatres en short, déchirures dans le sens de la trame et mère très supérieure, l’esprit (ou ce qu’il en subsiste) en reste confondu.
Au milieu de tout ça une grand-mère amoureuse, enfermée, délivrée, objet de questions en foule n’ayant pour réponse que « Je sais pas », source de honte, plus encore de tendresse et de fierté.

« C’est fou comme tout est fou ! »

A chaque opus de la trilogie sa forme. Le road-movie du taureau bleu était un dit, un seul-en-scène, une semblance de conte, la matière/manière originelle d’un pourvoyeur d’histoires. Je, Jackie : du théâtre, l’auteur livrant texte, jeu et mise en scène à d’autres que lui. Voici la synthèse, volontairement claudicante – un brinquebalement entre dit et jeu, Histoire et merveilles, ici et ailleurs, autrui et soi, dépouillement et luxuriance, d’une strate à l’autre d’un passé voltigeant cul par dessus tête au fil d’allers et retours dont la mesure – en pas, en verstes, en mots, en ce que vous voulez – ne tombe jamais juste.
Dite ainsi, la chose paraît bien désordonnée. Elle ne l’est pas et quelques fils, peu nombreux mais solides, assurent la cohérence de cette apparente déraison : la vie de Francesc Tosquelles comme toron principal, derrière lui un drôle de Christ, une grand-mère et quelques fous. Pour caler tout ça, un équilibre soigneusement maîtrisé entre le dit et le jeu, une manière de travailler à deux voix de toutes les façons imaginables, un va-et-vient subtil entre premier plan et arrière-plan. La conviction de Frédéric Naud, sa connivence avec l’inséparable (ou presque – elle n’y est pas toujours, quoique souvent) Jeanne Videau font le reste.
Le reste, c’est beaucoup de rire, plus encore de tendresse, des scènes qui poignent, au service d’un propos engagé – mais sans lourdeur – sur notre manière de traiter ces fous qui ne sont que des excès de nous-mêmes. « Sans la reconnaissance humaine de la folie, c’est l’homme même qui disparaît », conclut le bon docteur Tosquelles. Tout est dit.

Jacques-Olivier Badia









Cie Frédéric Naud
Texte : Frédéric Naud
Mise en scène : Marie-Charlotte Biais
Musique : Chloé Lacan
Avec Jeanne Videau et Frédéric Naud

Le 18 novembre 2020
1h20
Espace Bonnefoy