CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La Leçon// Théâtre du Pavé




DRÔLE DE DRAME


publié le 28/09/2019
(Théâtre du Pavé)





« Tout pouvoir est, par nature, criminel. » 
Marquis de Sade

 

Avec la cie Les Vagabonds, Francis Azéma continue l’exploration du théâtre d’Eugène Ionesco entamée l’an dernier avec Le Roi se meurt. Pour ouvrir la saison du Théâtre du Pavé, il adapte La Leçon, un classique du théâtre de l’absurde qui se niche souvent dans de vagues souvenirs de collège. Eh bien… oubliez tout !

Pur sang

Le rideau s’ouvre sur un sous-sol douteux aménagé en buanderie. Une machine un peu sale, des draps pas tout à fait propres et un canapé rouge. Ça frotte, récure et puis on sonne. Alors, le plafonnier brille un peu plus fort, révélant du rouge en traînées sales sur ces rideaux de plastique qui séparent en deux l’espace scénique. Du rouge encore dégoulinant tout autour de cette étroite pièce où la bonne ira attendre, écouter, dîner, toujours à l’affût. Servie par une Corinne Mariotto méconnaissable, l’employée de maison respire la fille mal lavée, la sueur et le tabac de sa clope pendue au bec.
Drôle d’endroit pour la leçon que vient prendre une jeune ingénue, interprétée par Margot Marquès, fraîchement bachelière. La voilà poussée par ses parents à passer, dans un bref délai, le doctorat total. Une ambition bien vite revue à la baisse par le professeur (un Francis Azéma parfait) tant la bêtise semble habiter sa jeune élève. C’est qu’elle l’agace avec son incapacité à soustraire 4 de 5 quand elle peut sans difficulté additionner jusqu’à l’infini. Puisque l’arithmétique irrite, le professeur de se concentrer sur la philologie. La matière le passionne, l’excite, son ton se fait directif, autoritaire. Il se lève, il arpente, il domine cette gamine qui s’ennuie, bientôt agitée par un mal de dents difficile à contenir. Elle est là sans y être, se fait rabrouer et la leçon prend des allures folles, à l’instar de la machine à laver tournant au milieu du plateau. Le discours, logorrhée versant dans l’absurdité la plus totale sur le néo-espagnol et toutes autres langues rattachées par on ne sait quel miracle étymologique, agite le professeur et essore les protagonistes de ce drame plus si comique, jusqu’à ce que la violence ait raison des mots.

En série

En plaçant la pièce de Ionesco dans ce sous-sol vétuste, Francis Azéma convoque l’imagerie de la série B et du film d’horreur, plaçant résolument le classique de Ionesco dans la culture populaire. Saleté ambiante, personnages caricaturaux typiques du genre – une jeune innocente en victime idéale, un homme au-dessus de tout soupçon en coupable tout trouvé et une bonne peu accorte qui fait figure de Pythie – dessinent, dès les premières images, la chronique d’un drame annoncé. Entre Dexter et le docteur Petiot, le professeur à l’érudition confuse se révèle prédateur. Dominant  par sa qualité d’enseignant et son savoir cette élève, dominant par la sagesse de son âge la jeunesse, dominant par les mots vidés de leurs sens le manque de connaissance, réinventant la langue en lui insufflant ses propres règles, il se retrouve à son tour dominé par ses propres pulsions. Cette leçon-là ne prend pas place autour d’une table mais sur un canapé, rouge comme la couleur du désir, rouge comme la couleur du sang aussi. La judicieuse scénographie distille à bonne dose la crainte et le désir, soulignés par quelques regards insistants, petits agacements et gestes retenus entre les personnages. Une subtilité un peu mise à mal par une scène au début de la leçon de philologie, faisant se tordre d’un plaisir dévorant (provoqué par les mots ?) la jeune élève. Voilà bien la seule incongruité de cette adaptation réjouissante où la domination se loge aussi dans cet homme gonflé d’orgueil semblant être bientôt seul à occuper l’espace, faisant taire d’un mot brusque la jeune fille, l’obligeant à se rasseoir violemment, la sommant de s’effacer et d’obéir. Et le rire que le discours professoral engendre vire au jaune de voir se jouer ici ce qu’un #metoo a récemment mis en lumière.
Aux cordes trop aiguës qui ponctuent souvent peu mélodieusement le suspens des films nourris de peur et de sang, Francis Azéma et son équipe ont substitué le ronron d’une machine à laver. Ingénieuse trouvaille qui, tout en soulignant la montée dramatique – de la douceur du démarrage à la frénésie de l’essorage – efface les méfaits, rythme la pièce et souligne la folie sanguinaire. Un cycle de machine comme le temps d’une mise à mort, renouvelable à l’infini.
Au terme « absurde », Ionesco préférait, pour qualifier son théâtre, celui de « dérision ». La Leçon contient cette dimension de raillerie grinçante et décortique un pouvoir protéiforme. Cette surprenante et réussie adaptation de la pièce donne tout son sens à l’oxymore choisi par l’auteur lui-même pour la définir : « un drame comique », où le rire le dispute à l’effroi.

Véronique Lauret









Compagnie Les Vagabonds
La Leçon d’Eugène Ionesco
Mise en scène : Francis Azéma
Avec Corinne Mariotto, Francis Azéma, Margot Marquès
Création lumières : Marine Viot, Ludovic Lafforgue
Décors : Camille Bouvier, Claire Péré

20 septembre au 05 octobre 2019
Théâtre du Pavé