CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Frau Troffea// Théâtre des Mazades




PLURALITÉ ?


publié le 14/11/2019
(Théâtre des Mazades)





« Et sans ironie aucune, on doit pouvoir dire
que les occasions de rendre les gens pensifs sont toujours excellentes »
Hiroshima mon amour, Marguerite Duras

 

Le NeufNeuf festival est lancé ! Un souffle automnal qui promet des « œuvres […] qui saisissent nos corps » dans des centres culturels de la ville de Toulouse et sa périphérie. Pour l’ouverture du festival au théâtre des Mazades, Samuel Mathieu accueillait en personne le public pour présenter son nouveau solo, interprété par Martin Mauriès : Frau Troffea.

Un corps, une scène

Le tableau est minimaliste : un danseur torse-nu occupe une scène vide. Il est vêtu d’un pantalon noir. La composition répond aux exigences du « white cube » contemporain. La sobriété de la scénographie déporte l’attention sur le reste ; Samuel Mathieu met en évidence la musculature, il a à cœur le mouvement athlétique. On reconnaît bien sa patte. La recherche est avant tout chorégraphique dans le sens littéral du terme. L’écriture des formes du corps est minutieuse – la corporéité ambiguë pour le sujet choisi – demi-pointe et torse bombé font partie d’une même danse. Tous les pas ne sont pas illustratifs pour autant. Impossible de se souvenir en détail de la multitude de gestes exécutés. La performance physique se lit sur le visage de Martin Mauriès, mais c’est la souffrance induite par l’effort qui marque davantage les mémoires. La bande son n’a pas laissé le public en reste : un bourdonnement mécanique monte crescendo en puissance jusqu’au climax du spectacle. Certain.e.s se bouchent les oreilles pour résister à la rudesse du son. D’autres forcent avec leurs yeux pour voir la danse qui se recroqueville sur elle-même. Puis… la tension redescend en quelques secondes. Tout s’achève en un murmure – une mélodie lointaine.

Une danse « musclée »

Sur le papier Frau Troffea rassemble deux propos éloignés. D’un côté, une épidémie de transe qui s’est déroulée en 1518 à Strasbourg : une femme, Frau Troffea, se met à danser pendant plusieurs semaines, rejointe au fil des jours par des centaines de personnes. Une manie dansante qui entrainera des décès en masse, par épuisement ou crise cardiaque. D’un autre côté, la thématique du genre, où le corps, le comportement, le rôle social, l’identité et les attributs tiennent une place centrale. La filiation entre ces deux revendications n’est pas évidente à comprendre. Le vocabulaire médical (« contamination » ou « patient zéro ») pourrait sembler douteux lorsqu’il est associé aux sujets LGBTQI puisque c’est encore aujourd’hui un prétexte à l’exclusion. À l’origine du projet, Frau Troffea veut fédérer « l’être femme ou homme, hétérosexuel, homosexuel, transsexuel, transgenre, pansexuel, gender fluid… » pour créer un « archipel des genres ». Au risque de provoquer davantage de division en appuyant sur les contrastes. L’esthétique de Samuel Mathieu est d’ailleurs bien plus virilisante que « queer ». La sobriété n’est pas toujours neutre, bien au contraire. On comprendra alors que le spectacle divise, une partie du public ne se sentant pas concerné. Peut-on pour autant parler d’un dessein utopiste quand sa mise en œuvre ne fait pas l’unanimité ? Autre chose : l’expression de la souffrance donne-t-elle plus de puissance à une revendication ? Il faudrait s’en remettre aux différentes sensibilités pour débattre. Aux sensibilités qui n’ont pas besoin du plaisir pour goûter au spectacle. Ou à celles qui n’ont pas besoin de comprendre un choix dramaturgique pour le défendre.

Clémentine Picoulet









Conception et chorégraphie : Samuel Mathieu
Chorégraphie et interprétation : Martin Mauriès
Création musicale : Maxime Denuc
Création Lumière : Arthur Gueydan
Régie générale : Jean-François Langlois

7 novembre 2019
Théâtre des Mazades