CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La France contre les robots// La Cave Poésie - René Gouzenne




TOUS CONTRE LES MACHINES !…


publié le 09/12/2018
(La Cave Poésie - René Gouzenne)





On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n'admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.

Bernanos

La cinémathèque et la Cave Poésie se sont associées pour faire entendre la voix de Georges Bernanos et les réalisateurs que ses œuvres narratives ont inspirés : Agostini, Bresson et Pialat. Gilles Bernanos, Jean-Baptiste Sastre et Hiam Abbas ont proposé une sélection de textes tirés de ses écrits politiques*. Sur le plateau de la Cave, Jean-Baptiste Sastre donnait à entendre ces extraits d’une façon magistrale : tous dits, avec une présence et une concentration vibrantes, une émotion communicative.
Écrivain, penseur et grand visionnaire, Bernanos a traversé les guerres, de près comme de loin, après son exil au Brésil ; il a vu à l’œuvre et a vécu jusque dans sa chair l’évolution et les conséquences des grands courants idéologiques des XIXe et XXe siècles — colonialisme et ascension productiviste à plein régime, encore aux prises avec le royalisme et les prétentions chrétiennes, des berceaux de l’anarchisme et du socialisme très vite tentés par la dictature… Sa façon d’en rendre compte est de l’ordre du devoir, de la vocation : en catholique, il pratique une langue empreinte d’une spiritualité vivante et ontologique plus proche de l’humain que du « bigot » — qu’il exècre.

… mais qui sont les robots ?

Bernanos déplie les logiques et les mécanismes de l’Histoire et tente d’expliquer la barbarie à l’aune de l’humain, de son absence de vigilance au sein des démocraties : telles institutions, tels ordres. « Les peuples font des monstres », la masse appelle le tyran. La technologie et le capitalisme ne sont pas réellement des coupables désignés, mais des logiques qui s’engouffrent dans la faille ouverte par « la misère spirituelle ». Le nazisme ou la libération des arguments qui développent la haine de l’autre « n’ont pas créé les hommes modernes » : ces idéologies adviennent « au profit de l’homme médiocre, conformiste et imbécile ». La machine économique, la course au confort et la technique rendent aveugle, ne permettent que de « se fuir soi-même » et d’échapper au dur labeur d’être libre. Par la Machine, l’humain perd toute moralité : caché derrière elle, éloigné des conséquences de son geste, il est bien des « besognes dont un gentleman peut venir à bout sans salir ses manchettes, ni même son imagination ». Observateur sans faille ni compromis, témoin extrêmement lucide, Bernanos ne ménage aucun bord politique, sait revenir sur ses engagements, discuter ses positions, parcourir tout l’échiquier du pouvoir pour y relever bassesses et courages et dénoncer sans concession ni détours. Il a une langue tranchante et haute en vocables emblématiques qui sonne aux oreilles comme un appel ; il a le souhait brûlant de parler à la jeunesse, ainsi en juin 44 (quatre ans avant sa mort) : « La jeunesse du monde n’a le choix qu’entre deux solutions extrêmes : l’abdication ou la révolution. »

« Jeunes gens ! » l’avenir est aux « réfractaires »

Le regard mi-clos toujours tourné vers le public, le visage tendu dans la lumière, dans une posture immobile mais qui évoque un pas à faire, une réflexion qui avance, Jean-Baptiste Sastre est traversé par une force qui meut, dont les mots sont les moteurs. Dire Bernanos est magistral et brûlant en même temps, c’est une fièvre qui passe par la bouche du comédien jusqu’à nous, qui enthousiasme, étreint, étouffe, gratte, secoue, fait soupirer d’évidence certains spectateurs. Creusant dans la lumière du projecteur une ombre géante et découpée derrière lui, le comédien a une aura et une grâce d’humble. Inspiré, il trace quelques gestes simples qui rythment le flux d’une voix juste et claire, orchestre la suite logique des mots : appuyé sur chacun d’eux, il semble être habité par un texte qui ouvre son corps, entrouvre ses lèvres, modifie son masque sans effort. Comme dans une nudité parfaite, il offre l’image d’un homme dans le don et le partage pour encourager contre la « docilité et l’irresponsabilité ».

Suzanne Beaujour









*La France contre les robotsLa Liberté, pour quoi faire ? Scandale de la véritéNous autres FrançaisLe Chemin de la Croix des âmes — Les grands cimetières sous la Lune — La Révolte de l’esprit –Les Enfants humiliés.

Gilles Bernanos, voix enregistrée
Hiam Abbass et Jean-Baptiste Sastre, conception et mise en scène
Jean-Baptiste Sastre, jeu

9 décembre 2018
La Cave Poésie - René Gouzenne