CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La fabrique des idoles// Théâtre Jules Julien




ANAGNORISIS


publié le 11/11/2019
(Théâtre Sorano)





« Nous reconnaissons les choses, nous ne les connaissons pas »
Gilles Deleuze, Proust et les signes

 

C’est une talentueuse bande de jeunes toulousain·e·s, anciens LabOrateurs accompagnés de Romain Nicolas à la dramaturgie, qui ouvrait au Sorano la quatrième édition de Supernova. Un an après avoir présenté une maquette de cette Fabrique des idoles qui avait ouvert l’appétit du Clou (ici), MégaSuperThéâtre tient ses ambitieuses promesses.

L’homme qui a vu l’homme qui a vu le mégacéros

Lors d’un prologue tout ce qu’il y a de plus brechtien servi depuis la salle par le chœur des trois comédien·ne·s, les spectateurs sont invités à mener une expérience théâtrale collective de défictionnalisation de leur cerveau. Ainsi décillés, ils pourront revisiter à distance leurs trames narratives archétypales, afin de retracer de quels récits ils sont tissés et d’explorer la façon dont s’érigent leurs vaches sacrées. Une traversée cosmogonique de l’imaginaire qui débute comme il se doit par le Big Bang. Il était une fois… et c’est parti ! L’univers immense, le plasma, les étoiles, les poissons, les extinctions de masse, les dinosaures, encore une extinction de masse, l’Homo sapiens, le feu, l’art pariétal, Jésus, Charlemagne, le chevalier Roland… Oui, ça s’accélère. Dès la sortie du Moyen Âge, les idoles se multiplient. Si bien qu’il serait vain de toutes les citer. On en voit défiler quelques-unes en avance rapide pour surfer sur une grande ellipse jusqu’à Neil Armstrong et David Bowie : emblématiques icônes pop qui glisseront vers la société du spectacle. Starification des tueurs en série, shows politiques, mise en scène systématique du regard et de la parole. Fabrique des idoles, de la culture, de l’humanisme : la vitesse est exponentielle. Jusqu’à l’écœurement.
13,8 milliards d’années en 1 heure 30, il fallait oser. Un grand précipité d’histoires qui en estompe la diachronie pour en livrer une vision davantage analogique. Coupe transversale de la frise chronologique. Le regard ne porte pas tant sur les idoles elles-mêmes que sur la façon dont elles sont instituées par le récit de fiction.

Métafiction

Une réflexivité à laquelle MégaSuperThéâtre avait déjà goûté avec ses précédentes pièces, notamment C’est quoi le théâtre ? et À quoi tu penses ?, que l’on voit ici mûrir et s’expandre de belle façon. Chaque épisode représenté fait l’objet d’une déconstruction par exhibition des artifices de la narration. D’une manière toujours nouvelle, avec une grande inventivité qui tire parti de toutes les ressources du théâtre, Théodore Oliver et son trio de comédien·ne·s tricotent leurs récits de manière à ce que le spectateur s’interroge. Ce dernier étant en permanence sollicité pour remplir les trous de la représentation : juste stimulé ce qu’il faut pour mettre son imagination en branle et pouvoir projeter librement ses allégories sur l’écran blanc qui encapsule le plateau tel une boîte crânienne. Il faut dire que la matière de départ est si dense qu’il suffit de peu. Tout cela est orchestré avec justesse et subtilité, en une joyeuse envie de dialogue avec la salle, dont les réflexes narratifs sont appelés pour mieux être déjoués.
Quelques exemples : tandis que face au plateau quasiment vide, le public imagine la naissance des étoiles à la faveur du tintinnabulement joué en direct pour figurer leur scintillement, il peut s’émerveiller de la puissance d’évocation d’un si petit bruit… tout en s’interrogeant sur la genèse de ce singulier cliché sonore, qui n’a de réalité que sémiotique. Plus tard, alors que l’Âge de bronze se matérialise par une flambée de pieds de micros, rehaussée de poses archétypales évoquant de façon assez poignante les murs de la grotte Chauvet, s’engage une épique et tordante chasse au mégacéros racontée façon roman-photo, où la pertinence du récit fait l’objet de commentaires narratologiques. On peut également citer le débat surréaliste qui s’engage entre les comédiens pour élucider quel processus physique a pu permettre la multiplication des pains lors des Noces de Cana… Syncrétisme esthétique, décalages et glissements fictionnels qui déboulonnent les idoles, les remettant à leur place d’artefacts tout en savourant la jubilation démiurgique de la fable cousue à vue.
Dans sa Poétique, Aristote comptait parmi les trois parties emblématiques du mythe, l’anagnorisis. Il s’agit de la scène de reconnaissance, comme celle où le chien Argos identifie son maître Ulysse de retour à Ithaque sous les traits d’un mendiant. Elle a ici lieu à l’envers : partant de ce que chacun reconnait, le spectacle brise la familiarité avec ces récits pour en éprouver les évidences et les schèmes de pensée qui les accompagnent. Et c’est alors une autre reconnaissance qui s’opère. Il n’y a en effet pas de héros sans discours : les idoles témoignent des rapports de force idéologiques de leur époque, retravaillés ensuite par l’imaginaire. Empruntant aux symboles primitifs, elles peuvent ainsi s’insinuer dans l’inconscient collectif jusqu’à le façonner : la parole mythique a valeur performative, elle est destinée à créer la réalité qu’elle énonce. Les deux dernières séquences précédant l’épilogue de la pièce, concernant Charles Manson et Élizabeth Holmes, sont particulièrement éloquentes – et glaçantes – à ce titre. Que faire alors de cela? En notre époque où le moindre épisode de la vie, qu’il soit anecdotique ou fondamental, tombe sous le coup du marketing et du storytelling, et où les idoles se fabriquent à coups de buzz, la problématique a bien de quoi préoccuper. Et l’on est heureux que la jeune génération s’en saisisse avec autant d’intrépidité.  Ainsi, puisque – des anthropologues l’ont prouvé –, le monde réel s’adapte aux histoires que l’on raconte à son propos, chaque spectateur tient là une parfaite occasion de se demander quels autres récits il voudrait voir advenir.

Agathe Raybaud







© DR


Mise en scène : Théodore Oliver / MégaSuperThéâtre
Avec Chloé Sarrat, Simon Le Floc’h et Quentin Quignon
Dramaturgie : Romain Nicolas
Collaboration artistique : Mélanie Vayssettes
Scénographie : Elsa Séguier-Faucher
Lumières : Gaspard Gauthier
Son : Clément Hubert
Costumes : Coline Galeazzi
Régie générale : Artur Canillas
Construction : Victor Chesneau

11 novembre 2019
Théâtre Jules Julien