CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La Fabrique des idoles – maquette// L'Espace Roguet - SUPERNOVA #3




ICÔNES DÉMASQUÉES


publié le 18/11/2018
(L'Espace Roguet)





C’est dans le cadre du festival SUPERNOVA – troisième du nom – que l’espace Roguet accueillait la compagnie toulousaine MegaSuperThéâtre pour La Fabrique des Idoles. Le spectacle sera véritablement créé à l’automne 2019, et c’est donc une maquette d’une demi-heure qui était présentée au public ce soir-là.

Décortiquer le(s) culte(s)

MegaSuperThéâtre ne manque pas de cran… C’est un projet ambitieux et éléphantesque dans lequel s’est lancée la compagnie depuis 18 mois. Si Nietzsche proposait de démasquer les « faux dieux » dans Le Crépuscule des idoles, les Toulousains sont partis mener l’enquête sur le terrain, dans les livres et dans l’Histoire. Des investigations qui s’étendent du Big Bang à nos jours, en passant par l’incontournable Jésus-Christ, la chanson de Roland, le pas sur la Lune de Neil Amstrong, ou le tueur en série Charles Manson. Dans quel but ? Tenter de comprendre pourquoi les êtres humains se sont fabriqués par le passé des idoles monothéistes, et se fabriquent encore aujourd’hui des idoles contemporaines. Se hasarder à déchiffrer la fascination pour ces rares individus, ces êtres d’exception qui servent de « faux modèles » à une partie de la population. Rendre compte, aussi, des messies trop parfaits qui chutent brutalement, comme l’ex-milliardaire Elisabeth Holmes, jeune start-upeuse qui avait escroqué le monde scientifique en créant une (fausse) machine d’analyse de sang. En premier lieu donc, accumuler des matériaux, des rencontres avec des spécialistes (historiens, théologiens, publicitaires), des lectures, des discussions à bâtons rompus… Puis prendre papier-crayon et tracer une sorte de frise temporelle géante, parsemée de rendez-vous avec des icônes de telle ou telle époque. Aller sur le plateau, et se demander sous quelles formes présenter ces recherches. Ambitieux disait-on ?
Peut-être faudrait-il endosser ponctuellement un rôle de Candide, et poser des questions naïves comme en posent parfois les enfants. User de beaucoup d’humour et pratiquer l’art du storytelling par une bonne trame narrative. Ou encore imaginer un bon feu sur scène, autour duquel se retrouver pour débattre et se disputer. Pour éviter de basculer dans un spectacle trop philosophique ou théorique, les trois comédien·ne·s souhaitent partir d’eux-mêmes, afin d’opérer une « défictionnalisation du cerveau » des spectateurs. Ils répondront ainsi à diverses questions, du champs le plus personnel (nourriture, sexe, mort…) au plus global et philosophique (pourquoi ce besoin de s’inventer des rituels ? si tant est qu’une réponse immédiate soit concevable…). En guise de scénographie, d’immenses toiles imprimées devraient être déployées sur un plateau blanc, ces panoramas faisant office de cartes mentales. Ne pas oublier d’avoir toujours des livres à portée de main, des essais, des romans, des études, pour appuyer son argument ou convoquer l’idole en question. Il sera peut-être question de Stig Dagerman et de son Besoin de consolation. En guise de liant, de la musique cheminera le long du spectacle, on prendra une sorte de xylophone numérique ou une guitare pour jouer des mélodies. Il faudra fatalement que l’enquête finisse, que le point d’interrogation placé sous le mot « Epilogue » amène des réponses ; ou d’autres questions, ou un point de vue pertinent sur cette fabrication des idoles qui dure depuis des millénaires…

Joueurs et croyants

La Fabrique des Idoles devrait donc voir le jour fin 2019 après 2 ans et demi de travail. Si la maquette semble annoncer un spectacle atypique et sagace, tout est encore à faire à ce stade du travail. Le collectif ressent pour le moment la liberté grisante de voir tous les choix possibles verbalisés sur un plateau (« Et si nous faisions comme cela…? »). Au metteur en scène reviendra la tâche de composer avec les limites de la transposition idée/plateau, et de trancher dans les possibilités scéniques. MegaSuperThéâtre a encore un an devant lui pour mûrir sa recherche et sa pensée. Devant la profusion de matériaux hétérogènes glanés ici et là, il sera nécessaire d’assembler les pièces du puzzle, de condenser l’enquête pour la faire tenir dans un format et une durée raisonnables. L’angle d’attaque et le ton sont d’ores et déjà trouvés : s’adresser au public de manière informelle, accessible, didactique, et développer une réflexion complexe en s’aidant de beaucoup d’humour. Des atouts qui ont déjà fait la réputation de C’est quoi le théâtre ?, autre spectacle créé par la compagnie et visible ces jours-ci au ThéâtredelaCité.
Cette maquette de La Fabrique des Idoles profite à la fois à l’équipe de création et aux spectateurs. Quand la première bénéficie d’une rencontre sans enjeu (autre que les programmateurs de salles), d’un rendez-vous inédit au cœur de son processus de travail, les seconds peuvent entrevoir la mécanique de création théâtrale. Où en est le spectacle aujourd’hui, à cet instant « T » ? Voir un prototype qui sera amené à bouger, à être bousculé des centaines de fois avant la véritable création, observer les tâtonnements, la quête de sens.
Le rassemblement de toutes ces idoles intrigue ; et cette enquête au long cours semble riche de promesses. Si MegaSuperThéâtre devait choisir un roman de Jules Verne, ce serait peut-être Le tour du monde en quatre-vingts jours… Et ce moment où Phileas Fogg parie la moitié de sa fortune qu’il pourra tenir le défi. Rendez-vous dans 12 mois.

Marc Vionnet









Mise en scène : Théodore Oliver
Collaboratrice artistique : Mélanie Vayssettes
Dramaturgie : Romain Nicolas
avec Chloé Sarrat, Simon Le Floc’h et Quentin Quignon

© Marc Vionnet – Le Clou dans la planche

Le 18 novembre 2018
L'Espace Roguet - SUPERNOVA #3