CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La DOUBLE inconstance// ThéâtredelaCité




JEU DE DUPES


publié le 13/11/2019
(ThéâtredelaCité)





Pour sa deuxième création à la direction du ThéâtredelaCité, Galin Stoev s’empare de La Double Inconstance de Marivaux. Un auteur qu’il connaît bien pour avoir déjà monté Le Jeu de l’amour et du hasard et Le Triomphe de l’amour en 2011 et 2012, et qui incarne sa « rencontre avec la culture française ». De l’histoire en apparence banale de l’amour contrarié d’Arlequin et Sylvia, le metteur en scène bulgare extrait la substantifique et perverse moelle des rapports de domination.

Sexe, mensonges et vidéo

Derrière une vitre, sur un gazon factice, la jeune Sylvia pleure son destin et Arlequin, son amoureux perdu. Elle ne se nourrit plus, rejetant la vie promise par un Prince qui a décidé de faire de cette jeune paysanne son épouse et l’a enlevée à cette fin. Quoi, parce qu’elle est fille de rien, Sylvia devrait accueillir cette union avec fierté et renoncer à son serment de fidélité à Arlequin ? De l’autre côté de la vitre, glace sans tain qui la place sous observation, Sylvia est scrutée par le Prince et sa garde rapprochée, notamment Flaminia, servante dévouée corps et âme et véritable instigatrice d’un jeu de dupes visant à faire plier la jeune femme. Qu’Arlequin lui aussi ait juré un amour éternel à sa belle ne devient qu’une composante supplémentaire du jeu. Le pari est donc double : amener Sylvia à entendre raison et changer d’inclination le cœur d’Arlequin. Pour servir cette manipulation perverse, Galin Stoev imagine un décor austère, où écrans de vidéo surveillance et appareils d’enregistrement rappellent les écoutes plus qu’indiscrètes du film La Vie des autres et les sombres heures de la Stasi ou du KGB. Un pouvoir qui traque pour mieux asservir. De ce dispositif scénique naît un sentiment étrange chez le spectateur : observateur de la perversité des manipulateurs, le public se fait aussi, malgré lui, voyeur de ces deux jeunes gens, piégés comme des rats. Ils se cognent aux codes d’une société dont ils ignorent les règles, se prennent les pieds dans la langue de la cour. Raillés sans cesse sans toujours s’en apercevoir, les voilà proies toutes trouvées aux griffes des puissants. Ceux-là s’en amusent, ne boudant jamais leur plaisir, à l’image d’un Valmont et d’une Merteuil que la vanité et l’orgueil enivrent. Mais que l’on ne s’y trompe pas, qui est valet ici le restera, car le Prince utilise et se sert à sa guise, se moquant bien d’éventuels élans du cœur.

Comédie inhumaine

Avec cette mise en scène qui utilise intelligemment vidéo et son, sans jamais tomber dans le théâtre filmé qui affadirait la consistance du jeu, Galin Stoev propose une lecture sombre de la pièce de Marivaux. Les rapports de classe qui ne laissent pas d’échappatoire aux plus faibles sont rendus ici encore plus monstrueux par le choix d’une scénographie qui livre en pâture Arlequin et Sylvia aux manipulations de cour. Animaux de laboratoire traqués dans les moindres recoins, les deux jeunes premiers incarnés par Maud Gripon et Thibaut Prigent, si justes dans leur candeur, deviennent personnages d’une télé-réalité mettant en scène un jeu de l’amour qui ne laisse aucune place au hasard. La blancheur des costumes imaginés par Bjanka Adzic Ursulov alliée à l’austérité du décor souligne encore la froideur de Flaminia, Trivelin, du Prince et Lisette dans cette valse orchestrée des sentiments. Et si les rires affleurent parfois, ils se partagent à une forme d’effroi devant cette comédie humaine plaçant sous une lumière crue les noirceurs de l’âme et la brutalité d’un système où gagnants riment toujours avec puissants. Une plongée vertigineuse dans le jeu troublant des faux-semblants à la duplicité majuscule, ainsi que l’indique la typographie du titre choisie par Galin Stoev : La DOUBLE Inconstance.

Véronique Lauret









De Marivaux
Mise en scène : Galin Stoev
Avec Léo Bahon, Maud Gripon, Eddy Letexier, Thibaut Prigent, Mélodie Richard, Clémentine Verdier, Thibault Vinçon.
Scénographie : Alban Ho Van
Vidéo : Arié van Egmond
Lumières : Elsa Revol
Son, musique : Joan Cambon
Costumes : Bjanka Adzic Ursulov
Assistanat à la mise en scène : Virginie Ferrere

5 au 22 novembre 2019
ThéâtredelaCité