CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La dispute// Théâtre Garonne




MAUX D’ENFANTS


publié le 04/02/2020
(Théâtre Garonne)





Car la colère doit se changer en énergie créatrice,
en élan amoureux, sous peine de nous empoisonner.
David Bosc, Il faut un frère cruel au langage

 

 

Cent questions ont résonné sous les cintres du théâtre Garonne, cent questions dont aucune n’attendait de réponse immédiate. Après Stadium, où il laissait la voix à des sportifs, Mohamed El Khatib donne à entendre et à voir dans La Dispute, les personnages secondaires – et pourtant au cœur – de la séparation d’un couple : les enfants. Avec cette nouvelle pièce protéiforme, le dramaturge français membre du collectif Zirlib, habitué à osciller constamment entre plusieurs médias – documentaire, performance, théâtre – pour créer des œuvres hybrides, poursuit sa recherche éthique et esthétique : partir du réel et placer l’art du côté de la vie.

Tu comprendras quand tu seras grand

Leurs petites mains construisent et déconstruisent le plateau fait de pièces de LEGO géantes, adaptent l’espace à leurs besoins : écran, trône, pupitres, banc, chaises ou table ; deux Playmobil géants pour se représenter un père et une mère issus des clichés de genres, deux géants de plastique que les petits comédiens manipulent avec difficulté. Dans cette proposition, c’est à l’adulte de se glisser dans cet univers où s’expriment au travers de ces jeux intergénérationnels des questions qui le sont tout autant.
Cet espace est complété par celui d’un écran, ouvert sur les entretiens de Mohamed El Khatib parti à la rencontre de ces enfants aux familles décomposées-recomposées. Naïveté de la parole, expressivité libre : tous témoignent de la manière dont ils ont appris la nouvelle, des difficultés nées de la séparation, de la confusion pouvant naître quant à la définition d’un « chez soi », ou a contrario de ses résultantes positives ; tous s’accordent cependant à exprimer leur colère, leur frustration ou leur incompréhension d’avoir été mis de côté, maintenus dans l’ignorance sous couvert de protection. « – Je t’expliquerai quand tu auras 18 ans. – J’ai compté c’est dans 10 ans. 10 ans avant d’avoir la vérité ! » À l’image de cette réplique, le spectacle s’épargne l’usage d’une retranscription infantile d’un langage élémentaire : le vocabulaire est simple, authentique, et l’impact n’en est que plus éloquent.
Tant sur le plateau que sur l’écran, le rapport est frontal : l’adresse est lancée au public et les questions franchement posées viennent heurter le spectateur – qu’il ait ou non vécu une séparation – et demeurent sans réponse exprimée. Ces instants sont entrecoupés de discussions entre les enfants, ainsi que de moments musicaux. Nulle bande sonore, nul dispositif de lumières esthétisant pour suggérer une atmosphère dramatique qui pourrait tendre au pathos : le metteur en scène reste en retrait, se garde d’alourdir d’une quelconque touche égotique son travail. Et si la scénographie, la dramaturgie et la direction d’acteur sont d’une grande finesse, elles sont entièrement dévouées à faire entendre la parole telle qu’elle a été énoncée.

Expression du Je(u)

Des rires foisonnent dans la salle, un peu nerveux, teintés d’une certaine gêne. Ils sont ici cathartiques, tant les questionnements bouleversent, dérangent, touchent. Le rapport de force est inversé, ce sont les enfants qui interrogent les adultes, sur leurs petites et grandes lâchetés, notamment au sujet de leurs conflits amoureux : la dispute, dont le spectacle tire son nom, comme symptôme de la séparation. « Vous pensiez vraiment qu’on ne vous entendait pas quand vous vous disputiez pendant que l’on jouait avec nos jouets ? »
On pourrait reprocher la perte de spontanéité au plateau, les maladresses de jeu, et pourtant cela encore fait partie du processus de création : travailler avec des comédiens non professionnels, invoquer et inviter sur scène celles et ceux qui ne sont pas même représentés dans la salle, qui n’ont pas la parole. D’autant que cette « imperfection » n’entrave en rien la pièce : elle témoigne d’une certaine authenticité et vient plutôt accentuer l’intention de l’artiste, consistant à partir du réel pour mieux le bousculer. Ce qui peut davantage interroger en revanche est le niveau de langue élevé du texte. Si cela n’entache pas la véracité des témoignages, cela questionne la réécriture opérée sur les discours des enfants. Pas d’expressions des milieux ou des quartiers les plus défavorisés : l’œuvre se cantonne malgré tout à un vocabulaire attendu dans un théâtre. C’est bien là le seul défaut que l’on pourrait reprocher à l’œuvre, et qui tient peut-être à son hybridité – entre théâtre et documentaire – et que l’on pardonnera alors volontiers, tant elle fait sa singularité.
Ici, comme dans nombre de ses précédentes œuvres, Mohamed El Khatib explore ainsi l’absence, tout en interrogeant la fonction même du théâtre : dire à la place de. Dire ce qui n’a pas été possible, raconter l’histoire d’un·e autre, ou pouvoir dire, puisque protégé par la diégèse : « – Y a quelque chose que tu voudrais dire à ta mère et que tu n’arrives pas à lui dire ? – Je t’aime. » La Dispute se présente ainsi comme une proposition audacieuse et éminemment sociale, qui témoigne de la violence née non pas de la séparation elle-même, mais de ce qui a été tu. Une expérience singulière, aussi bouleversante que bienveillante pour les silencieux spectateurs adultes : « On le sait, vous avez fait ce que vous avez pu. »

Renard









Avec six enfants
Conception et réalisation : Mohamed El Khatib
Cheffe de projet : Marie Desgranges
Image, montage : Emmanuel Manzano
Assistanat de projet : Vassia Chavaroche
Dispositif scénographique et collaboration artistique : Fred Hocké
Environnement sonore : Arnaud Léger
Photographie : Yohanne Lamoulère
Pratique musicale : Mathieu Picard

31 janvier et 1er février 2020
Théâtre Garonne