CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La Coopérative// Théâtre du Grand Rond




IL FAUT QU'ON S'ORGANISE !


publié le 15/12/2018
(Théâtre du Grand Rond)





Avec la compagnie du Pas de l’oiseau, 1h10 pour traverser six mois de vie de La Coopérative. Celle que les 35 salariés d’SG Scop ont créée il y a dix ans, reprenant leur petite entreprise industrielle qui périclitait. C’est aujourd’hui une nouvelle crise qui les fait vaciller : une erreur administrative et c’est tout le bateau qui tangue. Gestion quotidienne, assemblées générales, audit interne : comment tout cela fonctionne-t-il avec une organisation du travail qui s’invente ? Comment faire pour conjuguer l’intérêt collectif, l’équité sociale et la viabilité économique ? Pour garantir une gouvernance véritablement démocratique ? Et comment rester solidaires coûte que coûte ? Un engagement de tous les instants, pas toujours évident.

Il était une fois l’économie sociale et solidaire

Amélie Chamoux et Laurent Eyraud-Chaume prennent le parti de la fable. Un plateau nu, un carré de scotch blanc matérialisant l’espace de la « boîte », une dizaine de personnages archétypaux pour deux acteurs et la guitare de Lionel Blanchard en direct, qui habille l’ensemble. Les tranches de vie se succèdent avec humour autour de la grande table de réunion ovale, de la machine à café, du téléphone et des ateliers, jusqu’au bowling. Les figures se dessinent, avec des codes de jeu plus proches du stand-up : Jean-Marc, l’ancien délégué syndical à écharpe rouge ; Sylvette, la comptable à voix nasillarde, lunettes au bout du museau ; Manu, la militante à bonnet blanc qui bosse sur les machines ; Arnaud, le commercial à lunettes carrées qui a démissionné du Crédit Lyonnais ; Aurore, la reine du développement personnel ; Ahmed, le chef d’atelier à la rigueur d’antan ; et les autres : Gilles, Régis, Alain, Marianne, et même André employé chez Allard, la grosse entreprise de la ville, qui donnera un coup de main. Une suite de tableaux tissés de passages narratifs, pour raconter comment un groupe de personnes se retrousse les manches et résiste au modèle économique majoritaire. Pas en un grand élan utopique, simplement parce qu’ils aiment leur métier et qu’ils veulent préserver leur outil de travail pour continuer à en vivre dignement.
En cela, la pièce touche juste, montrant qu’il s’agit avant tout d’une aventure humaine, avec la convivialité et l’entraide que cela suppose, mais aussi, les conflits, les faiblesses, les contradictions, les découragements. Elle n’élude pas la difficulté de l’entreprise, qui rend le pari à la fois exigeant et enthousiasmant. Pourtant, il manque quelque chose pour que l’on se laisse complètement embarquer.

De l’humain, justement !

La compagnie du pas de l’oiseau veut proposer un « théâtre poétique d’utilité publique ». On les rejoint sur la nécessité absolue de faire connaître aujourd’hui ces valeurs et ces modes d’organisation professionnelle au plus grand nombre, en les détachant d’une vision idéaliste pour les présenter comme une alternative pragmatique. Et l’on reconnaît là leur positionnement d’éducation populaire. En revanche, on est un peu moins convaincu par leur type de poésie, assez naïf. En effet, si l’on sent que les répliques et les situations ont été glanées sur le terrain, l’écriture manque ensuite de corps. Au prétexte peut-être du conte, les personnages sont caricaturaux et toutes les coutures du texte sont apparentes : à chaque instant et malgré les artifices de la musique, on voit bien ce que les comédiens veulent démontrer ; pire on sent qu’ici, la punchline sert à désamorcer ceci qui pouvait être indigeste, que là, le personnage réagit ainsi pour ne pas avoir l’air trop manichéen… On regrette alors que cette belle humanité à portée de main ne se soit pas vue offrir plus d’opacité, de relief. Car faire œuvre d’éducation populaire par le biais de l’art, ce n’est pas expliquer. C’est permettre d’embrasser la complexité du monde en la rendant sensible. Des choix esthétiques qui en feraient ainsi plutôt un spectacle à jouer hors-les-murs, sur des lieux de travail, en amorce de débats ou de théâtre-forum, que sur un plateau où le projecteur souligne tout.

Agathe Raybaud









Texte et mise en scène : Amélie Chamoux et Laurent Eyraud-Chaume
Avec Amélie Chamoux et Laurent Eyraud-Chaume
Création et interprétation musicale : Lionel Blanchard
Création Lumière : Olivier Chamoux et Alice Ventalon
Collaboration artistique : Nicolas Bonneau

15 décembre 218
Théâtre du Grand Rond