CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La contrebasse// Théâtre du Grand Rond




CHRONIQUE D'UNE HAINE EXTRAORDINAIRE


publié le 05/11/2008
(Théâtre du Grand Rond)





Patrick Süskind écrivit La contrebasse au tout début des années quatre-vingt. Jouée pour la première fois à Munich en 1981, la pièce a connu depuis un succès constant – en France, surtout depuis la magistrale interprétation de Jacques Villeret en 1990, qui lui valut une nomination au Molière du meilleur acteur.
C’est un drôle de morceau, pour ne pas dire un morceau de bravoure. Pas tant, d’ailleurs, par sa longueur somme toute habituelle, pas plus par la difficulté de son écriture, mais par sa dramaturgie même et la multiplicité des interprétations qu’elle autorise. Philipe Cancé offre une version aussi soignée que gueularde de cette chronique nombriliste d’une haine extraordinaire, de retour dans le cadre des « 10 ans du Grand Rond ».

« Vous entendez ? C’est moi, là. »

Il entre chez lui d’un pas déjà chancelant, écrasé par la masse qui lui masque le dos telle une difformité monstrueuse, à la lueur d’une maigre lampe de poche. Chez lui ? Un taudis envahi de cadavres de cannettes, un vieux réchaud électrique en guise de cuisinière, un radiateur penché, une chaise au formica pelé et, pendant au-dessus de ce décor d’apocalypse, une ampoule nue, une chemise immaculée. Il ne parle guère, le bonhomme. Il grommelle, souffle, borborygme en se débarrassant de son fardeau, de son imperméable miteux, en s’abattant sur son pauvre siège, tandis que s’écoulent les notes d’une symphonie classique. « Vous entendez ? C’est moi, là. »
Lui : contrebassiste à l’Orchestre national. Un poste-clé, s’il faut en croire ses marmonnements aux allures de confidence – « un orchestre peut toujours se passer de son chef, jamais de la basse. » C’est qu’il l’aime, sa contrebasse, autant qu’il désire sans grand espoir la jeune mezzo-soprano Sarah. Il en connaît l’histoire et tous les secrets, peut en parler pendant des heures, vanter l’importance de l’archet et en regretter le prix, disserter sur l’évolution du nombre de cordes de l’engin ou son caractère archaïque, si ce n’est priapique.
Il l’aime ? Voire. Car la contrebasse est une maîtresse exigeante qui exige le sacrifice de tout ce qui lui est extérieur, à commencer par l’amour. Un embarras plus qu’un instrument, une grosse femme envahissante et indiscrète, intrusive et jalouse. Une image maternelle sur qui se venger de ses frustrations enfantines. On ne désire jamais être contrebassiste, affirme-t-il, lui qui jouait du trombone et qui aujourd’hui se prépare au concert à venir en buvant, bavant, bâfrant et débagoulant pis que pendre de la grosse carcasse de bois qui semble l’épier, immobile et sombre, depuis son coin. Tout autant de la musique, de la désespérante hiérarchie de l’orchestre, de Mozart du monde et du reste. Haineux. Lucide. Egaré. Condamné : bassiste à perpétuité.

« Pourquoi je fais ça ? Et pourquoi pas ? »

Toute la force de La contrebasse réside dans le lent glissement du texte et des sentiments qu’il décrit, d’un amour de façade à l’expression d’une haine presque absolue, d’un fardeau de frustrations et de désillusion qui semble se révéler à l’unique protagoniste au fur et à meure qu’il parle : il se vide, littéralement, de ses rancoeurs en un flot toujours croissant jusqu’à finir sec, soumis, disposé à accepter sa condition par simple épuisement, incapable d’imaginer la moindre échappatoire.
Le parti adopté par Luc Jaminet et Philippe Cancé semble dès lors curieux : la médiocrité, le renoncement affichés du personnage dès son entrée et qu’expriment tant le décor que ses attitudes, le placent dès le premier abord dans l’attitude du vaincu, dont le chant d’amour initial est pour le coup peu crédible. Aussi peu crédible que cette figure bavante, pochtronne, clocharde, dont les manières comme l’environnement jurent avec la situation, la culture maniaque, les descriptions que portent ses paroles.
A rebours, on goûtera le jeu de Philippe Cancé, intense, multiforme, soigné, parfaitement cohérent d’un bout à l’autre. De la même façon, ce quatrième mur incertain dont on ne sait jamais s’il est vraiment là, confinant alors le personnage dans un monologue obsessionnel, ou éventré par ce qui tient malgré tout d’une adresse au public réel – mais qu’on ressent évanescent, virtuel, considéré depuis le point de vue de la scène. Enfin on aimera ou regrettera, selon son goût, le choix fait de briser le ronron du texte et la régularité de sa progression par le cri, le fracas et l’effondrement, ou à l’inverse par des marmonnements à peine audibles. La belle interprétation de Philippe Cancé en prend par moments des dehors gueulards dont l’agressivité, malgré sa cohérence avec les sentiments exprimés, contredit le renoncement du musicien.
Reste le plaisir d’un texte noir, grave, puissant – un forte de contrebasse.

Jacques-Olivier Badia









De Patrick Süskind / Cie Graine d’Anan’Art
Mise en scène : Luc Jaminet.

© Djeyo / Le Clou dans la Planche

05 novembre 2008
Théâtre du Grand Rond