CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La chute de la maison// Théâtre Garonne




LA GRANDE ILLUSION


publié le 22/12/2019
(Théâtre Garonne)





Les metteurs en scène Jeanne Candel et Samuel Achache proposent avec La Vie Brève, compagnie associée au théâtre Garonne, une forme de théâtre originale nourrie de littérature, de musique et d’improvisations. Le public se souvient certainement de la création à succès Le Crocodile Trompeur / Didon et Énée où la mythologie croisait le baroque de Purcell. Avec La Chute de la maison, les deux complices convoquent Edgar Allan Poe, Robert Schumann et Franz Schubert pour un saut de l’autre côté du miroir, là où la mort semble ne pas avoir dit son dernier mot.

Huis clos hospitalier

Quelque part à la fin du XIXe siècle. Au petit matin d’une nuit de garde, sœur Giraud prend enfin le temps de casser la croûte. Banale conversation entre collègues interrompue par une doctoresse Alexandre au comportement étrange. Fébrilement, elle cherche à vérifier un dossier : la confirmation de la mort, écrite noir sur blanc, de mademoiselle Guillaume, jeune patiente décédée des suites d’une mauvaise chute de cheval. Pourquoi alors, l’éminente médecin a-t-elle croisé cette nuit la jeune femme ailleurs que sur un lit de morgue ? Branle-bas de combat dans cet hôpital où tout le personnel – du médecin au brancardier, de la directrice à l’infirmière sans oublier l’aumônier – est convoqué à un conseil de guerre. Que croire ? Quelle explication donner à ce réveil inopiné ? Éviter le scandale certes, mais en tirer les juteux fruits de la reconnaissance si possible. Face aux promesses des factices projecteurs de la notoriété, science et religion font donc front commun et imaginent un jeu machiavélique : rejouer à la belle (r)éveillée sa propre mort et lui faire croire qu’elle s’apprête à pénétrer le royaume des morts. Dans cette macabre mise en scène, chacun endossera tant bien que mal son rôle ; et mademoiselle Guillaume de devenir, sans le savoir, sujet d’observation. Les spectateurs, quant à eux, figurants, et donc complices sans le vouloir. Mais défier ainsi la nature ébranle bien des certitudes, car interroger la mort, c’est aussi questionner la vie. Dans ce huis clos, les prétentions financières, scientifiques ou religieuses dirigent des hommes et des femmes tentés par l’occasion d’exister plus grand ; vivre plus haut que le ronronnement d’une vie qui les confine dans des rôles assignés par l’uniforme endossé. La culpabilité, elle, n’est pas légion dans les rangs de ceux-là qui, par vanité, ont oublié que mademoiselle Guillaume est, pour l’heure, bien plus vivante que morte.

Âmes errantes

Avec le réveil de mademoiselle Guillaume – double théâtral de la Madeline Usher de Poe – le petit monde de l’hôpital se retrouve sens dessus dessous. C’est dans cet espace, où la dichotomie entre vie et mort ne souffre aucune forme de doute, que l’astucieuse mise en scène de Jeanne Candel et Simon Achache se déploie, donnant dès le départ le ton de la mise en abyme qui va se jouer pendant 1h10. Sur les murs de verre de la serre installée sur scène se reflète le public, comme autant de personnages attendant d’entrer en scène. Quand soudain de la forme cachée sous un drap blanc, jaillit le son d’un piano, le regard est aussi attiré par quelques mouvements qui soulèvent le tissu. Mais quand celui-ci se retire, l’image surprend : la musicienne qui fait sonner les notes est à un tout autre endroit que celui imaginé. L’imaginaire déjà s’évade dans les souvenirs d’enfance où quelque drap blanc agité figure un fantôme craint. Tout est déjà dit ici de l’illusion qui va se jouer, de la réalité distordue, des convictions ébranlées quand le monde se renverse. Et d’avoir été si subtilement trompé, le public s’amuse. Un rire dont il ne se départira plus puisque c’est avec beaucoup d’humour, entre jeux de mots et comique de situation, que Candel et Achache ont choisi de traiter cette histoire de fausse mort qui vient gripper les rouages de la vie. On semble là bien loin de l’atmosphère d’Edgar Poe dont la maison Usher débordait de mélancolie et de frayeur rentrée. Vraiment ? Sous les rires se cachent pourtant la mélancolie d’un médecin amoureux d’une morte, l’angoisse d’une doctoresse qui ne peut accepter le soudain bouleversement du monde, la tristesse pleine de terreur d’une morte trop vivante. Les atermoiements de leurs âmes vibrent parfois au son des lieder graves de Schubert et Schumann. Lorsque s’élèvent ces chants profonds, l’émotion est palpable dans la salle. Et l’oreille et le cœur auraient été encore friands d’un peu plus de ces chants pour contrebalancer l’esprit parfois potache des personnages. Avec La Chute de la maison, Candel et Achache exploitent les possibles de l’humain quand l’incroyable surgit, comme autant de stratégies de survie pour échapper à la cruciale et dérangeante question : à quoi croire encore si la mort n’existe plus ? Un voyage jubilatoire au royaume des fausses illusions.

Véronique Lauret









Mise en scène : Jeanne Candel, Samuel Achache
D’après les motifs d’Edgar Allan Poe, de Franz Schubert et de Robert Schumann
Avec : Margot Alexandre (en alternance), Adrien Bromberger, Chloé Giraud, Louise Guillaume, Julie Hega, Antonin Tri-Hoang (en alternance), Florent Hubert (en alternance), Jean Hostache, Hatice Ôzer, Vladimir Seguin, Maxence Tual, Valentine Vittoz (en alternance).
Direction musicale : Florent Hubert
Lumières : César Godefroy, Germain Fourvel
Régie générale : Serge Ugolini
Régie lumières : Nicolas Prosper
Régie son : Nicolas Widmer

© JLFernandez

18 au 21 décembre 2019
Théâtre Garonne