CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La Chasse au Snark// La Cave Poésie - René Gouzenne




AU PAYS DU NONSENSE


publié le 22/12/2018
(La Cave Poésie - René Gouzenne)





Très attendus, Denis Lavant et ses complices Laurent Paris et Camille Secheppet étaient de retour à la Cave Poésie, dans la salle du haut, pour le troisième volet de leur cycle sur la poésie anglaise. Après Le Dit du vieux marin de Coleridge en 2016 (ici) et La Ballade de la geôle de Reading d’Oscar Wilde l’année dernière, le trio permettait cette fois de (re)découvrir La Chasse au Snark de Lewis Carroll. Parue en 1876 (soit onze ans après Alice au Pays des merveilles), cette œuvre n’est pas un texte théâtral mais une épopée poétique immobile, qui nous embarque pendant une heure et demie pour un voyage inoubliable sur l’océan du nonsense.

« Car ce Snark était un boujeume, figurez-vous »

Sous-titré « délire en huit crises », La Chasse au snark est un poème à la fois drôle et inquiétant. Il y est question de l’équipage d’un bateau, parti à la recherche folle et absurde d’un Snark, animal irreprésentable et indéfinissable, mot-valise né de l’improbable rencontre d’un requin (« shark ») et d’un escargot (« snail »). Lewis Carroll raconte qu’il bâtit son poème à partir de ce simple mot : « je me promenais seul, sur une colline, par un beau jour d’été, quand soudain surgit dans mon esprit un vers, un vers isolé : for the Snark was a boojum, you see. Je ne savais pas, ce qu’il signifiait ; je ne le sais pas aujourd’hui ; mais je le notai et, quelque temps après, le reste de la strophe apparut, terminée par ce vers. Ainsi, graduellement, à divers moments des deux années suivantes, le reste du poème se composa. »

Un oratorio absurde et magnifique

A la barre de ce trio déjanté, Denis Lavant interprète l’homme à la cloche, le pilote du bateau. Il interprète également un garçon d’étage, un marchand de bonnets, un avocat, un prêteur sur gage, un banquier, un courtier, un castor, bref la quasi intégralité de l’équipage hétéroclite de ce bateau lancé dans sa quête folle. Pourtant a priori, cela s’annonçait davantage comme une lecture en musique que du théâtre. Tout s’amalgame. Camille Secheppet (au saxophone baryton et à l’harmonium) et Laurent Paris (aux percussions) offrent un écrin idéal aux mots de Lewis Carroll, balançant entre l’espèce de free jazz âpre et répétitif du baryton et les nappes lancinantes et nostalgiques de l’harmonium. Et pourtant les trois compères, serrés sur la cheminée de la Cave Poésie, incarnent véritablement les membres de cette aventure. Avec une économie de moyen réjouissante : un plumeau en guise de beaupré, une série de couvre-chefs enfilés les uns après les autres par Denis Lavant (avec une certaine virtuosité) et quelques accessoires astucieux, ils font exister sous nos yeux cette épopée marine.
Et puis, il y a Denis Lavant. Difficile de ne pas succomber devant le talent et le présence du comédien de Mauvais Sang, Rimbaud à l’adolescence éternelle, Chet Baker usé et magnifique, Antonin Arnaud fou et éructant, clown rock et malicieux, poète porté par le délire poétique. C’est vous dire combien on aimerait un acte IV !

Stéphane Chomienne









Camille Secheppet, saxophones et autres instruments à vent…
Denis Lavant, voix
Laurent Paris, percussions et batterie
Texte de Lewis Caroll, traduit par Henri Parisot

22 décembre 2018
La Cave Poésie - René Gouzenne