CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

La 7e vie de Patti Smith// Théâtre Sorano




I'VE GOT SOME INFORMATION FOR YOU


publié le 15/10/2019
(Théâtre Sorano)





Un plateau sans autre décor que celui requis pour une lecture musicale. Une comédienne de talent qui n’a plus à faire ses preuves et deux guitaristes aguerris – dont l’un travaille régulièrement avec le metteur en scène –, croisant leurs univers rock, jazz, et bruitiste. La 7e vie de Patti Smith, performance imaginée par Benoît Bradel en 2017 à partir d’une pièce radiophonique et d’un roman de Claudine Galea, avait tout d’une belle promesse… Qui ne fut qu’en partie tenue.

De l’autre côté de la cassette, une vie en plus

Au centre de tout, la comédienne. Sa chevelure blonde au sommet d’une silhouette effilée, ses jeans et son chemisier de jeune fille sage, introduisent la timidité photogénique de celle qu’elle incarne, s’adressant au public. D’une voix presque grave, moelleuse sans mollesse, ancrée et vacillante parfois, elle déploie sur scène un jeu au croisement de la lecture et du monologue théâtral, glissant également vers le chant. Derrière elle, à leurs pupitres et leurs micros, deux bad boys pas très vilains, lookés rock sage. Deux musiciens à l’anglais maladroitement français, qui lui répondent et ponctuent la pièce de leurs « I’ve got some information for you ». Suivant ces accroches, ils distribuent des brèves sur la vie de Patti Smith, jonglant entre les deux langues de manière plus ou moins heureuse. Pour qui ne connaît pas l’artiste à l’identité plurielle, ces informations distillées au compte-goutte permettent de l’aborder. Pour qui est déjà fan, aucune découverte, ces interventions servant plutôt de jalons, axant la pièce sur des rails chronologiques.
Toutefois, si la biographie en trame de fond est celle de Patti Smith, le portrait est avant tout celui de l’auteure, Claudine Galea. Portrait d’une jeunesse pour laquelle la découverte de cette star et de l’artiste qu’elle est, sera déterminante. Portrait de l’adolescence, qui s’égare entre expériences et ignorances, soif de vivre et désir de mort. La pièce se joue ainsi comme la confession d’une femme revivant ces années partagées à distance avec son idole, sous forme d’une correspondance à sens unique. Un va-et-vient entre la vie de Patti Smith et celle d’une jeune fille, artiste en devenir, qui tend à toucher du doigt l’impact parfois essentiel d’une découverte, d’une rencontre, d’un artiste, d’un modèle, et le lien intime que cela peut tisser.
Et de fait, le texte rend bien l’étrange dialogue univoque qui fait qu’une artiste se retrouve à accompagner des vies sans les connaître. Il contient quelques pépites de candeur et de cœur ouvert, blessures à nu. De même, dans l’interprétation de la comédienne, certaines scènes comme celle de la rencontre entre l’adolescente et la voix de son idole sont prenantes, emplies d’une réelle émotion et d’une juste délicatesse.

« Paris Patti Pantin »

Car c’est une troisième femme, Marie-Sophie Ferdane, qui se fait l’incarnation des deux autres, Janus liant ce duo d’inconnues que sont l’idole imaginée et sa fan. Une schizophrénie jouée en douceur, prenant le parti que l’on ne sache pas systématiquement qui parle, puisqu’au fond l’important est cette rencontre entre deux voix – voire trois ?
Celle de la comédienne fredonne, fait entendre au micro sa respiration, passe du chant à la parole et inversement, de manière fluide. Surface visible de l’introspection en cours, les mots affleurent comme des fantômes, prononcés en arrière-plan par les musiciens ou en avant par la comédienne. Le texte oscille entre évocations des chansons de Patti, lectures de ses poèmes ou inspirations – Rimbaud par exemple, dont elle a enfin visité la ville d’origine l’été précédent en chantant au Cabaret Vert –, références clin d’œil et discours de la jeune fille, adressés au public ou à la chanteuse en sa correspondance fictive. Une voix qui parfois se noie progressivement dans les riffs texturés d’effets, de distorsion, de jeu à l’archet et aux pédales des deux guitaristes, qui naviguent d’extraits rock en paysages bruitistes, presque noise. Mais qui est le plus souvent au premier plan, soutenue par en-dessous par les basses sourdes des guitares évoquant une fête au loin, le bruit d’une foule qui crie… La création sonore des musiciens occupe l’espace comme les échos d’un rock, un bruit de fond quand on somnole, un souvenir que l’on entr’aperçoit au fond du puits de la mémoire… Se résumant parfois même à une pulsation : celle des doigts servant de métronome sur les cordes, d’un cœur à l’étroit, du silence qui permet d’entendre battre le sang.
Mais de sueur, il n’y a pas. Même quand ça crie, c’est toujours très proprement : la voix ne déraille pas, le corps ne trébuche pas. Et on s’étonne de ce cri trop poli, contenu, esthétisé. Patti Smith a beau avoir toujours eu cette classe certaine, en ce lieu de confession d’une auteure couplée d’un hommage à l’égérie « punk poet », on s’étonne de ce trop d’élégance. On reste ainsi sur sa faim, comme une inspiration sans l’expiration qui suit. Et alors, des effets de mise en scène tombent à plat, semblent manquer de choix, pouvant même laisser perplexe. Telle la longue séance de name-dropping et son invitation au public à deviner les patronymes des prénoms cités, qui apparaît comme la délectation d’un entre-soi dont on aurait pu se passer. Tout comme Patti s’interrogeait un jour sur ce que la star qu’elle est devenue a fait de la poétesse qu’elle est, on s’interroge sur ce que viennent dire, au milieu de cette introspection-hommage, les références au gratin et les histoires de rébellion de cette artiste aux sept vies dont la pièce ne fait plus rien. Alors oui, on retiendra de beaux instants de lecture, une création sonore pertinente et forte en plusieurs endroits, une navigation fluide entre les mots, leur musicalité et la chanson. Mais il demeure une certaine lisseur dont on sort malheureusement trop indemne. Où est donc la rébellion clamée par Marie-Sophie, Claudine et Patti ?

Gladys Vantrepotte









Un projet de Benoît Bradel
Performance musicale et théâtrale d’après le roman Le Corps plein d’un rêve et la pièce radiophonique Les 7 vies de Patti Smith de Claudine Galea.
Adaptation : Benoît Bradel et Claudine Galea
Avec Marie-Sophie Ferdane, Thomas Fernier et Seb Martel
Création lumière : Julien Boizard
Régie générale : Morgan Conan-Guez

09 au 11 octobre 2019
Théâtre Sorano