CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Kara-Da-Kara// Théâtre Garonne




RÉMANENCE


publié le 04/02/2019
(Théâtre Garonne)





En cette exploration dansée, à nouveau en solo, Azusa Takeuchi questionne la séparation du corps et de l’âme. Le geste chorégraphique débute par un jeu combinatoire de termes japonais : karada kara / par le corps, Karada (da)kara / parce que c’est le corps, kara dakara / parce que c’est le vide. Kara-da-kara navigue entre ces trois sens et compose à partir de la rythmique syllabique à la façon d’un tanka – ces poèmes japonais traditionnels construits à partir de sons, aspirant par leur musicalité à épouser les harmoniques de l’univers. En décalant ses propres rythmes naturels, en y perçant des brèches, la danseuse est en quête de ce qui constitue nos corps.

Duelle

Il s’agit ainsi d’extirper l’esprit du corps pour le laisser évoluer à son gré et l’observer d’ailleurs : prendre conscience de ce qui l’a formé, déformé, de tout ce dont l’expérience de la vie l’a nourri et marqué à l’insu de l’âme qu’il transportait. Un clivage suggéré par une robe noire pendue à côté de la danseuse d’abord de blanc vêtue, mais aussi par le dispositif bi-frontal de la salle et une bande-sonore de conversations un peu lointaines dans un espace public, faisant apprécier la distance entre le dedans et le dehors. Soit. Mais comment donc s’extraire de soi ? Par l’immobilité d’abord. Longuement. Le temps que la tension d’un geste imperceptible monte dans les orteils, jusqu’à les écarteler, puis dans les doigts. Et petit à petit, c’est tout le corps qui s’arcboute. Jusqu’à donner l’impression d’une lévitation : une contraction extrême produisant une image d’infinie légèreté. Et dans l’oxymore, le dualisme s’accomplit. Une fois rendu à sa liberté, le corps pourra renverser la robe pour couvrir la tête et laisser les jambes mener le mouvement. Cette dernière pourra ensuite, une fois rendue à sa verticalité, s’étonner d’être là, découvrant l’indépendance du pied ou de la langue, de la main, du coude, des cheveux, chacun déployant son rythme propre.

« Le chant du filament »

Une exploration, disait-on, oui. Mais pas exactement en solo. En effet, Azusa Takeuchi est accompagnée ici de 81 ampoules à incandescence qui s’allument, s’éteignent et varient d’intensité, tantôt coordonnées tantôt indépendantes. L’installation de Nicolas Villenave produit un flux, comme une multitude de corps, grésillant, pulsant et respirant, qui entrent en résonance avec celui de la danseuse. Et dialoguent avec lui.Si bien qu’il est parfois difficile de distinguer si le mouvement provient des muscles ou des lampes, dont les effets stroboscopiques font même osciller le sol et les gradins. Cette lumière aux fluctuations maitrisées évoque celle des time-lapses, qui dessine de façon si fascinante les mouvements du temps. Ainsi, petit à petit, perçoit-on depuis le corps d’Azusa Takeuchi ceux dont elle est traversée, tels des spectres holographiques qui se détacheraient de ses contours.

Une expérience sensorielle

Un langage corporel singulier et métaphysique, et un rapport aux éléments qui évoquent bien sûr le butō. Mais aussi la poésie épurée des haikus, ou celle, enfantine et fantaisiste d’Hayao Miyazaki. Car l’expérience est menée avec une gourmandise espiègle, de celle qui découvre le monde un sourire léger aux lèvres. Le spectateur se trouve envoûté par cet univers sensoriel qui le dissocie peu à peu de son propre corps, en décalant subtilement ses repères visuels et auditifs. Il est pris par cette grâce étrange, cette houle délicate mais profonde, hypnotique. Et son esprit, doucement, se met à flotter, au-delà du noir final dans lequel les filaments brillent encore en rémanence.

Agathe Raybaud









Conception, chorégraphie & interprétation – AzusaTakeuchi
Collaboration artistique– Mladen Materic
Conception dispositif– Nicolas Villenave
Création lumière & informatique– Clément Bossut et Jaime Chao
Création musicale– Shinjiro Yamaguchi
Costume – Mayumi Go

Photo : Pierre Ricci

4 février 2019
Théâtre Garonne