CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Kälk// Théâtre du Grand Rond




COMME D’HABITUDE


publié le 06/12/2019
(Théâtre du Grand Rond)





« On est rarement fait l'un pour l'autre, on se fait l'un pour l'autre. » 
Sous-titre du spectacle

 

Après leur remarqué Stoïk (ici), les GüMs, étrange famille de deux, reviennent à la charge avec Kälk, créé au printemps 2019. Et hop, munis d’un enthousiasme à la hauteur de leur sérieux, les deux anciens étudiants du Samovar – l’excellente école de clown de Bagnolet – démarrent sur leur musique d’entrée par une chorégraphie dont ils subliment avec brio le ridicule.

Le plastique, c’est fantastique

Installation du décor, en rythme s’il vous plaît. Aucun geste au hasard dans cette reconstitution d’un approximatif coin de paradis : pelouse artificielle, transats de plage, cactus gonflable en pot et arrosoir jaune plastique. Glacière bleue. Gobelets à cocktail. Et, cerise sur le gâteau : photo encadrée de leur couple. Rose bonbon, vert amande et bleu salle de bain sont de rigueur chez les GüMs. Intérieur ou extérieur comme une bulle pastel et plastique – à l’image de leurs sourires. Au sein de cet univers comique kitsch, on la retrouve, elle et ses mimiques fantastiques qui lui donnent l’allure d’un personnage de cartoon aux extrapolations gymnastiques et à la mine enfantine, passant de l’espiègle au contrit. Et lui, dont la silhouette effilée et la démarche dégingandée l’affilient à des figures comme M. Hulot ou Gaston Lagaffe, ciselant l’espace de ses membres distingués, la moue impassible. Proche d’une bande dessinée vivante, le spectacle propose une série de strips que le duo ne réussit jamais à faire courts. Comme dirait Areski : « C’est normal ! ». Car oui, ils excellent dans la dilatation du temps ! Avec eux, chaque seconde peut devenir microévénement à elle seule, restant en suspens durant cinq bonnes minutes – cinq minutes, oui, durant lesquelles on se surprendra à avoir le temps de rire plus d’une fois.
Avec donc pour mission le rire et pour arme la dissection de ces instants de grâce chez l’humain lambda, les deux clowns partent de choses infimes, banales : un geste, une mimique, une intention, un son, un bredouillement, une interjection… Telles les piles usées d’un jouet pour enfant, le son ou le geste se répète, un peu plus déformé chaque fois, devenant grotesque, absurde, ou même… poétique, si si ! En travaillant la répétition, l’amplification, la déformation, le détournement, les comédiens parviennent à faire rire de rien, de trois fois rien, dirigeant leur loupe vers ces détails peu glorieux, ces tics intimes.

Moi moins toi

Stoïk jouait des morphologies opposées et merveilleusement complémentaires des deux interprètes : Kälk creuse cet aspect, toujours via le corps, mais au-delà de la taille. Les petites manies de chacun, les traits de caractère que l’on finit par accepter chez quelqu’un qu’on aime, les sujets de friction qui reviennent comme une rengaine sur la moquette… Les GüMs explorent avec tendresse et dérision ce qui se passe entre deux êtres dissemblables mais interdépendants, comment une différence peut devenir sujet d’admiration autant que d’agacement, comment un quotidien maintes fois répété, une personne apprise par cœur, peuvent tordre une relation au fil du temps.
Comme les noms de leur compagnie et de leurs créations, les quelques mots présents dans le spectacle tiennent essentiellement du grommelot et d’onomatopées évocatrices. Pas de texte intelligible donc, mais ici c’est bien le cadet de nos soucis d’humains. L’incompréhension se joue à un autre niveau : celui d’un couple qui passe sa vie à essayer de communiquer, à élaborer un vocabulaire commun, tout en accumulant les malentendus… Le comique de plusieurs scènes repose en grande partie sur ce décalage dans la communication, sur ces manières d’être et de déborder que l’on ne peut avoir qu’avec une personne très proche, très connue. Mais que se passe-t-il alors, si l’un·e disparaît ?
Ainsi, progressivement, ce qui apparaissait comme le stéréotype d’un couple mièvre et ridicule se trouve confronté à ses propres transformations, amplifications et déformations. En filigrane du rire, se laissent alors saisir de vrais instants d’émotion, avec en point d’orgue cette très belle chanson en néerlandais dont la femme enregistre une à une chaque voix pour une polyphonie en solo.

Gladys Vantrepotte









© Florian Delafouniere

Conception et jeu : Brian Henninot et Clémence Rouzier
Mise en scène : Johan Lescop
Regard chorégraphique et aide à l’écriture : Isabelle Leroy
Production et diffusion : AY-ROOP
Régie générale : Julie Malka
Création lumière : Julie Malka, avec la participation de Marylou Bateau

3 au 14 décembre 2019
Théâtre du Grand Rond