CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Jour Noir// Théâtre du Pavé




LA TYRANNIE DES COULEURS


publié le 01/12/2018
(Théâtre du Grand rond)





Avec pour thème d’édition « D’ici, d’ailleurs, ensemble », le Festival Migrant’scène vise juste en proposant Jour Noir. Après 20 ans de compagnonnage à Conakry puis en France, Ibrahima Bah donne vie au texte de Jean-Georges Tartar(e) et emporte le public vers un « ailleurs » que l’on n’oubliera pas.

« Je vous ai dit que j’étais noir ? »

Au milieu de la salle, le comédien livre son histoire sans détour et sans artifice ; le public ferme les yeux un instant pour les rouvrir en Guinée-Conakry. Une traversée sensorielle qui se poursuit pour le jeune « Ibro » au festival de Cannes en tant qu’acteur – « un cocotier sur une banquise, vous comprenez l’exotisme ? » –, puis vient la naturalisation française mais aussi le retour au pays en tant qu’étranger. Autant d’expériences de vie qu’Ibro partage avec humour et dérision. Préjugés, réflexions sur l’identité et chocs des cultures : il ironise sur un destin, le sien, hors du commun. La verve poétique du texte, les envolées de conte et la sagesse des adages sont portées par une véritable force émotionnelle, une présence scénique qui sidère, laisse sans voix.

« Je suis ta terre »

Puis vient la cause de sa naturalisation, le ton se fait grave et laisse place à un témoignage glaçant. Celui d’un survivant à la tuerie du 28 Septembre 2009 à Conakry, qualifiée plus tard de crime contre l’humanité par les ONG. A travers ce témoignage personnel et effroyable, Jour Noir transmet un message universel, un appel à la rémission du cercle vicieux de la folie humaine. Le bonheur d’être soi, bien sûr, mais aussi, en allant au contact des autres et avec comme ciel commun la bienveillance et la clémence, le bonheur d’être ensemble. Ibrahima regarde fixement dans les yeux, prend à partie, interpelle… Captif de son énergie et de sa présence électrique, privé d’échappatoire, le public est comme frappé au cœur par un marteau dont la finesse des coups n’égale que la brutalité des propos. Un adage de la pièce raconte qu’avant, il n’y avait rien et surtout, pas de tyrannie des couleurs ; pour colorer l’homme, la parole lui aurait été donnée. Les artistes de Jour Noir s’en emparent avec brio, ils usent de cet outil pour bâtir les fondations d’un monde dont l’horizon serait un refuge. Porteurs d’histoires et de messages qu’on n’oublie pas. Et le public ? De ce que l’on a pu sentir, touché et désarmé par cette interprétation puissante et incarnée. Jour Noir frappe de son empreinte et laisse entrevoir des lendemains plus solaires. Et s’il fallait 1000 ans pour serrer la main du monde entier… Cap ou pas cap ?

Pénélope Baron









Texte de Jean-Georges Tartar(e)
Mise en scène : Éric Burbail
Avec Ibrahima Bah,
Illustration sonore : Dadoo Daniel

7 au 11 janvier 2020
Théâtre du Pavé