CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Jean-Louis Bergère & Evelyne Chauveau// La Cave Po'




L'HOMME QUI CHANTE LES GRANDS ESPACES


publié le 17/10/2020
(La Cave Po')





"Au bord du vide
Restons debout
Le précipice est devant nous"

 

Après six mois d’arrêt forcé, à l’instar des autres artistes, Jean-Louis Bergère, poète et chanteur angevin, reprend contact avec la scène et son public. Habituellement à quatre sur scène, c’est uniquement accompagné d’Evelyne Chauveau (clavier, djembé et chœurs) et de sa guitare qu’il interprète à la Cave Po’ ses textes. Le musicien emporte le public dans son univers, devant une assistance limitée mais à l’écoute impeccable. Les chansons sont pour la plupart tirées de ses deux derniers albums, « Ce qui demeure » (2019) centré sur la thématique des territoires, et « Demain Des nuits Des jours » (2013), conçu autour de l’idée de l’apparition et de la disparition.

«Le grand frémissement qui vibre au cœur des particules invisibles”

Le concert a un aspect très intime. Il s’ouvre sur la déclamation d’un texte issu d’un carnet de voyage du poète, Jusqu’où serions-nous allés si la Terre n’avait pas été ronde, qui fait du spectateur un compagnon voyageur. Pas la peine d’accrocher sa ceinture, juste ouvrir ses oreilles, son âme : l’aventure démarre… C’est par Ce qui demeure, titre éponyme, que débute le concert, enchaînant l’anaphorique question « sommes-nous ? ». Transportés par des notes retenues au clavier, guitare douce, voix grave, on commence dans la douceur sublime des voix mêlées, pour évoquer la permanence, après des interrogations sur le souvenir et l’oubli : la musique est ici une véritable invitation philosophique, empreinte de l’horacien « carpe diem ». La chanson Aurore, bien qu’écrite sur le dernier album, évoque la fuite par l’auteur âgé de dix-sept ans de la maison familiale. Cette chanson sur l’adolescence, mais écrite à l’âge adulte, restitue à la fois les promesses de la jeunesse et le regard rétrospectif de l’homme. Le choix du troisième titre semble dès lors évident : avec Dans mes bras, sa guitare mélancolique et ses maracas, est évoquée la mort du père. La voix d’Evelyne Chauveau semble épouser celle du poète dès les premiers mots de cette chanson sur le temps qui passe. Se mêlent la volonté d’être présent auprès des siens dans ces moments de transition, et l’inconsciente culpabilité de celui qui soutient et accompagne, perceptible à travers la répétition des « je n’ai pas ». La quatrième chanson, Méjean évoque un lieu de façon très apaisée. Par de lents et délicats arpèges de guitare et une voix presque parlée, les grands espaces du Causse Méjean sont peints avec une grande économie de moyens (deux couplets très brefs et un refrain). Une brève vignette narrative, un chien, beaucoup de silence, et le lieu revit, témoignant d’un art certain de l’ellipse. Puis, les deux voix se rejoignent, s’entrelacent. Le dialogue devient sensuel et la chaleur de « la gorge offerte et brûlante » annonce la chanson d’amour équivoque Demain de nuits de jours. C’est la durée qui, dans ce titre, est interrogée à travers des adverbes de temps et la mention des saisons, et en particulier celle d’une histoire d’amour, que le poète souhaite voir durer. La guitare, nerveuse, seule au début et à la fin de la chanson, crée le rythme et semble encadrer cette question quasi existentielle. Rien ne nous aura été épargné reprend ensuite les deux thématiques du temps et de l’espace en les croisant. Cette chanson, presque parlée, tout à la fois évocation d’un lieu, réflexion sur la vie et l’amour, est à nouveau servie par le refrain à deux voix et les arpèges délicats et répétitifs de la guitare. Nouveau territoire, nouvelle évocation d’un voyage : c’est à Murnau, et en particulier dans la maison des artistes du mouvement pictural d’avant-garde expressionniste Blaue Reiter (le Cavalier bleu, derniers mots de ce texte) que le spectateur est invité. Jean-Louis Bergère, avant de chanter, rappelle les faits historiques et l’importance de Gabriele Münter au côté de Vassily Kandinsky, laquelle sauva les toiles du « galop de feu » figurant la Grande Guerre. Comme le duo de peintres, Evelyne et Jean-Louis Bergère chantent « cet autre jour » à venir, promesses soutenues musicalement par les accords de guitare et les nappes enveloppantes du clavier.
Le voyage reprend en Irlande avec Atlantic drive, sorte de road-song minimaliste à la guitare nerveuse. Les mots décrivent un paysage au bord de la route et la guitare nous indique la vitesse du déplacement. Premier titre du dernier album, la belle et lente chanson Un autre jour est une incantation quasiment magique que l’épure musicale met en valeur (quelques arpèges de guitare seulement et la voix grave du chanteur). Cela participe, avec la répétition de « Dansons…», du rythme ensorcelant et rappelle combien le carmen est à la fois poésie et magie, chant et charme. Tout le poids est une chanson d’amour, guitare en lieu et place de la lyre du mythe d’Orphée, figure tutélaire des poètes. D’abord seul, le chanteur est rejoint par son Eurydice dans un duo qui évoque un corps à corps amoureux et décline un voyage extérieur au profit d’un voyage intérieur, un rêve, un antidote à la mort. Jean-Louis Bergère convoque ensuite, dans L’Homme qui chante, un de ses maîtres à composer, Leonard Cohen, admiré pour son œuvre, sa poésie, et son intégrité. Il ne parvient à écrire cette chanson, très rapidement après sa disparition, que grâce à l’aide mystérieuse du chanteur canadien, étonnamment appelé à l’aide. Apaisés, les arpèges à la guitare et la mezzo voce semblent exprimer le respectueux souvenir. L’hommage se poursuit à travers le refrain, reprise de Bird on the wire, en duo avec l’envoutante voix d’Evelyne Chauveau. C’est logiquement que le concert se termine sur Inouïe, un des titres phares du dernier album, au nom astucieusement choisi. La sensation est au cœur de cette chanson, à la fois scène de communion avec la nature et cérémonie rituelle païenne, où la guitare se fait plus rock que sur le disque. Les voix en duo sont encore une fois magiques et permettent harmonieusement au passé et à l’avenir de se confondre un temps. C’est bien le pouvoir d’une poésie qui fait « signe » et qui met le spectateur « au cœur d’une sensation inouïe ».

Un concert comme à la maison

Les conditions matérielles du concert et le choix du duo font découvrir l’univers de Jean-Louis Bergères sous un autre jour. Cela donne à entendre une véritable osmose grâce à ce duo de chanteurs : la voix douce et inspirante de sa complice s’allie à celle, grave et chaude, de Jean-Louis Bergère dans un grand dépouillement de moyens. Certaines chansons y gagnent et étrangement ce sont les chansons du dernier album – bénéficiant pourtant sur le cd d’une production très riche – qui résistent le mieux au passage à l’unplugged radical (si l’on excepte le petit clavier très minimaliste d’Evelyne Chauveau). Elles ne perdent rien à ce dénuement. Au contraire, leur délicatesse et leur poésie continuent à irradier malgré tout, accueillant le spectateur et l’entraînant dans l’aventure de l’épure, sur le chemin d’un voyage intérieur. En revanche, quand Jean-Louis Bergère ne joue plus en arpèges délicats mais en accord plaqués et nerveux, ses chansons perdent un peu de leur profondeur et deviennent moins singulières. On ressent ponctuellement l’absence du clavier et l’accompagnement du chœur. L’identification est alors moins aisée. Après les sommets souvent atteints pendant le concert, les rappels laissent un peu le spectateur sur sa faim, et rappellent que la chanson est un artisanat fragile. Et à l’écouter évoquer le colibri dans sa chanson écologique écrite pendant le confinement, on se sent flaubertien et on espère que Jean-Louis Bergère continuera à penser que l’art n’est pas là pour faire passer un message et que la poésie se suffit à elle-même. Car si l’on sent que l’artiste a trempé sa plume à l’encrier de grands auteurs comme Ferré, Bashung ou Dominique A plus récemment, il a trouvé sa voix/sa voie, et aura « marqué [s]on territoire ». Et l’on quitte la Cave Po’ impatient de pouvoir à nouveau croiser la route de ce poète-voyageur dans une formation plus étoffée.

Stéphane Chomienne et Corinne Pathouot









Jean-Louis Bergère : guitare, chant, paroles & musiques
Evelyne Chauveau : choeur, synthétiseur, mélodica & percussions

© DR

Le 9 Octobre 2020
La Cave Po'