CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Je suis le vent// Théâtre Garonne




AUTANT EN EMPORTE LE VENT


publié le 15/12/2019
(Théâtre Garonne)





Artiste associé au théâtre Garonne, tg STAN revient sur la scène toulousaine pour une nouvelle collaboration avec Maatschappij Discordia. Après le remarqué Onomatopée, ils présentent Je suis le vent du dramaturge norvégien Jon Fosse. Si la version française d’abord promise n’a finalement pas été au rendez-vous, la version flamande sur-titrée n’a rien enlevé à la force de ce texte court et intense.

Deux hommes dans un bateau

Un plancher, une toile tendue en fond de scène, des tables empilées à cour et à jardin, délimitant l’espace de jeu, quelques projecteurs et un carton suspendus. Au centre de ce décor de bric et de broc, assis sur un tabouret, Damiaan De Schrijver attend. Costume noir, chaussures vernies et cigare, le comédien salue le public qui s’installe, bientôt rejoint par son compagnon Matthias de Koning qui, surgi des loges, lui apporte un café. Et c’est ainsi que commence Je suis le vent, quand l’attente lentement prend fin et que subtilement les comédiens entrent dans le jeu de la langue de Jon Fosse. À bord d’un bateau, deux amis discutent, semblant ne jamais vraiment se comprendre. L’Un évoque ses angoisses, sa lourdeur de pierre parfois, son agacement du bruit des autres, sa peur de trop de solitude aussi. Ils posent l’ancre dans une petite crique, calme et tranquille, avec vue sur la haute mer, attirante et dangereuse. Au discours de son compagnon, l’Autre s’étonne, se moque un peu, relève les contradictions, le pousse dans ses retranchements. Jamais, cependant, ces deux-là ne se brouillent, car en amitié chacun vient comme il est. Et autour d’un verre et d’un repas ne subsiste que le plaisir du moment partagé. La conversation continue, à la lisière de ces deux mers, à la frontière d’un possible ailleurs. Là où peut-être, l’Un peut s’imaginer trouver sa place, enfin. Il dit tout et son contraire, ils disent beaucoup et rien, gorgés de mots qui masquent mal les fissures. Et si finalement, ce sont les mots qui trahissaient ? « – On essaie de dire comment une chose est en disant autre chose. – parce qu’on ne sait pas dire comment elle est réellement ».

Le vent l’emportera

Immobile ou presque, Je suis le vent étonne par une sobriété de mise en scène poussée à l’extrême. Seuls les mots guident les spectateurs sur la mer de Fosse qui tient lieu d’environnement plus que de décor à cette courte pièce. Dans le plus grand respect des instructions de l’auteur norvégien, – « l’action ne doit pas être accomplie, mais rester imaginaire » -, les complices Damiaan De Schrijver et Matthias de Koning ne jouent pas aux marins du dimanche. Tout juste se lèvent-ils pour figurer l’amarrage puis le départ de leur bateau de fortune. Dans leur costume-chaussures vernies, qui pourrait y croire de toute façon ? Ici on s’imagine, comme de grands enfants, être sur un bateau, à peine esquissé, flottant sur l’eau. La mer comme un prétexte, un lieu à l’horizon infini où le regard n’accroche pas, où chacun, déplacé hors de son cadre, peut s’imaginer aventurier de sa propre vie. Le texte de Jon Fosse raconte les angoisses, la difficulté de trouver sa place, les intimes contradictions qui font tenir debout et ébranlent tout à la fois. Servis ici par le talent des comédiens, monstres de retenue, les mots de Fosse interrogent l’autre et finalement ceux et celles qui composent le public réuni là, dans une écoute quasi-religieuse. Si parfois, la presque absence de jeu peut paraître comme un manque, la voilà bientôt balayée par l’intensité de la toute dernière partie de la pièce, jouée cette fois en français. La rupture avec le flamand auquel l’oreille s’habituait marque aussi celle, physique, entre les deux amis puisqu’un seul rentrera au port. Les paroles s’envolent, les hommes aussi, et reste au cœur du spectateur un texte vibrant qui fait trembler les fondations les plus profondes.

Véronique Lauret









Texte : ‘Eg er vinden‘ de Jon Fosse
Traduction en néerlandais : Maaike Van Rijn, Damiaan De Schrijver et Matthias de Koning
Traduction en français : Terje Sinding
De et avec Damiaan De Schrijver et Matthias de Koning
Régie technique : Tim Wouters
Costumes : Elisabeth Michiels

© Tim Wouters

3 au 14 décembre 2019
Théâtre Garonne