CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Je suis Fassbinder// ThéâtredelaCité




LE POIDS DES MAUX


publié le 13/01/2019
(ThéâtredelaCité)





Cinq ans après l’excellent Trust, le Groupe Merci renoue avec l’écriture de l’Allemand Falk Richter. Le nom de cet Objet nocturne n°28 en création au ThéâtredelaCité ? Je suis Fassbinder, un spectacle qui mêle la personnalité irrévérencieuse du réalisateur aux problématiques européennes d’aujourd’hui. Flux migratoires, xénophobie, protectionnisme… L’Europe vue par Richter ? Un regard sombre, inévitablement.

Europe et haine

Comment « être Fassbinder » en 2019 ? C’est la question aux multiples facettes que (se) posent les comédien.ne.s du Groupe Merci. Comment l’art et l’artiste peuvent se positionner pour agir sur cette société et faire évoluer les consciences ? Que dirait Fassbinder l’engagé s’il voyait les nationalismes franco-allemands se nourrir de la crise migratoire qui parcourt l’Europe aujourd’hui ? Que penserait-il de cette « culture de l’humiliation de la femme » ? Pour tenter d’ouvrir la brèche, Falk Richter remonte dans le passé. Pour cause d’attentats terroristes perpétrés par le groupe d’ultra-gauche Baader-Meinhof, l’Allemagne plonge de 68 à 98 dans l’état d’urgence permanent. La peur attise le repli identitaire et la haine de l’étranger. Le cadavre du fascisme, que l’on croyait enterré depuis 1945, reprend des couleurs pour le plus grand plaisir des groupuscules néonazis. En 1977, dix réalisateurs allemands tournent L’Allemagne en automne, un ensemble de courts-métrages autour de cette thématique violence/état/démocratie. Sur la question « Est-ce que la démocratie s’applique également aux terroristes ? », Fassbinder se filme débattant avec sa propre mère, qui a connu le IIIe Reich. La démocratie serait-elle « le moindre de tous les maux » ? Falk Richter part donc de ce paradoxe énoncé il y a plus de 40 ans pour faire un parallèle avec la situation sociale et politique européenne d’aujourd’hui. L’auteur y ajoute un questionnement sur le sens du théâtre aujourd’hui, et son influence sur la société.
Après Trust (voir ici), Je suis Fassbinder se présente comme le second volet d’une thématique autour des « artistes en régime de crise », et plus largement un approfondissement du rapport individu/société. Il passe également à la loupe le cocktail radicalisation-violence-exclusion-discrimination comme moteur des extrémismes. Le dispositif scénique de ce nouveau spectacle emprunte le sillon tracé par Trust : un plateau nu, un rapport quadrifrontal avec le public, et un grill de projecteurs très bas. Quatre toiles mobiles font office de supports pour les nombreux intermèdes vidéos, où l’on peut voir les comédien.ne.s – blouson de cuir et cigarette fumante à la main – se mettre en scène pour ressembler au réalisateur allemand. Il est aussi question de reproduire sur le plateau le débat animé de Fassbinder avec sa mère. Ces tentatives, plusieurs fois répétées durant la pièce, sont cadrées par des claps de cinéma, et diffèrent par leur direction d’acteur en temps réel. L’écriture permet ainsi aux comédien.ne.s de nombreuses saillies hors personnage, comme autant de débordements impulsifs et d’invectives pour reprendre le fil de la scène (« C’est dans le texte ça ?!? »). Plus tard dans le spectacle, un monologue décrit une litanie de « Je suis… » parcourant les individus et les collectivités qui composent l’Europe. Du migrant accusé de viol, aux politiques surfant sur la peur de l’envahisseur, en passant par l’organisation Frontex et la responsabilité des Etats. Ici, une autre parole, composée d’anaphores sur les mille et une peurs de ce vieux continent bousculé. Là encore, le croisement de saynètes issues d’œuvres de Fassbinder, où les rapports de couple sont exacerbés par l’amour et la haine.

Ecrans de fumées

Le texte de Falk Richter vise plusieurs buts, dont celui de mettre en phase public et comédien.ne.s sur la portée de l’engagement (ou du désengagement) de chacun. L’un comme l’autre pourrait avoir la sensation d’être individuellement une goutte d’eau dans un océan de méfiance réactionnaire. L’écriture offre des dérapages jouissifs, où l’opinion portée par le comédien muselle et dépasse celle de son personnage. La mise en sur-tension liée aux questions de société provoque des moments survoltés. Néanmoins, une fois assemblés, les autres matériaux hétéroclites du spectacle peinent parfois à être signifiants. La faute peut être à cette pléthore d’images esthétisantes, d’inserts vidéos agissant comme des pauses et des poses. Pauses pour laisser le public infuser les discours entendus, poses virtuelles des acteurs dans leur représentation fantasmée de Fassbinder. Cassant le rythme général du spectacle, ces images semblent diluer le propos pourtant incisif de Richter. Comme si la mise en scène s’était laissée prendre par le double-tranchant de la création vidéo : à la fois ludique et spectaculaire, mais qui – par son aspect trop lisse – peut se révéler superflu. Ce quitte ou double se ressent également sur ce moment de performance volontairement provocatrice (à taire pour l’effet de surprise) ; l’image, là encore, bien qu’elle ne soit plus sur écran, vient de nouveau parasiter la réflexion déroulée par le texte.
La nouvelle création du Groupe Merci semble se heurter à un écart trop important entre le fond (les propos de Richter et de Fassbinder réunis) et la forme (la vacuité des images). Ceux qui auront ressenti la déflagration et les sommets atteints par Trust resteront sur leur faim, avec sur la langue un goût d’inachevé. Les autres spectateurs pourront apprécier le positionnement engagé et provocant de l’addition Fassbinder/Richter. Revient en tête l’origine du mot « iconoclaste » : un dérivé du grec « eikonoklastês » signifiant briseur d’icônes, d’images.

Marc Vionnet









1h30
Texte de Falk RICHTER
Traduit de l’allemand par Anne MONFORT
Mise en scène et conception : Solange OSWALD, Joël FESEL
Avec :
Catherine BEILIN
Georges CAMPAGNAC
Pierre-Jean ÉTIENNE
Ghislaine MAUCORPS
Marc RAVAYROL
Dramaturgie : Marie-Laure HÉE
Création vidéo, lumière : Raphaël SEVET
Création musicale, son : Boris BILLIER
Régie générale : Silvio MARTINI & Cinthia COROT (en alternance)
Prise de vues : Samuel BRIEN
Accessoiriste : Louise AUSSIBAL

© Raphaël Sevet

13 janvier 2019
ThéâtredelaCité