CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Je rêve que je vis ?// La Cave Po'




POUR NE PLUS OUBLIER


publié le 21/03/2020
(La Cave Po')





« Je n'ai pas peur.
Ma peur s'est arrêtée à Auschwitz
et dans les camps.

Auschwitz est mon manteau,
Bergen Belsen ma robe
et Ravensbrück mon tricot de peau.
de quoi faut-il que j'aie peur ? »

Auschwitz est mon manteau, et autres chants tsiganes, Ceija Stojka

 

Avant que la Cave Poésie ne ferme ses portes en cette période de crise sanitaire, le Clou a pu assister à la lecture théâtralisée de Je rêve que vis ?. Proposée dans le cadre du temps fort Féminins pluriels… Masculin singulier ? et du cycle Questions de genres ? , cette approche du texte de Ceija Stojka a plongé la salle dans une écoute attentive et bouleversante. Avec justesse et sobriété, Elsa Berger et Céline Bernat font entendre le témoignage de Ceija Stojka, emprisonnée dans les camps de concentration nazis entre 1943 et 1945. Autrichienne d’origine Rom, petite fille de dix ans lors de sa déportation, auteure et peintre, elle raconte, à travers la voix des deux actrices, ses quatre mois de détention à Bergen-Belsen. Puis, la libération – s’il en est.

« Où as-tu perdu ta peur ? »

Elsa Berger s’installe derrière sa table ronde, texte en main, un châle sur les épaules. « Ceija, tu es au ciel et tu rêves ». Ces premiers mots sont lancés dès l’extinction des lumières. Ni respiration, ni silence, comme il est souvent de mise lors d’une lecture pour capter l’attention du public. Mots d’adulte et regard d’enfant racontent l’arrivée au camp, la rencontre avec les morts – « mangés de l’intérieur » – et la force inébranlable de sa mère. L’écriture de Ceija Stojka est précise, poétique, brute. « Il faut que tu imagines », répète-t-elle, lorsque les mots ne suffisent plus – « je ne peux pas décrire ». Auschwitz, Ravensbrück, Bergen-Belsen : des noms inscrits dans son histoire, comme autant de récits indicibles. À cour, Céline Bernat reste dans l’ombre, assise au sol. Une malle, une valise et un petit guéridon sont disposés près d’elle. Quelquefois, animée par la lumière, la comédienne devient cette enfant bercée par la « rosée du matin »« petit brin d’herbe danse pousse dans le vent ». Elle est la nature, les chants roms, la joie d’avant, à chercher entre les feuilles, entre les planches des baraques, et entre les morts. « S’il n’y avait pas eu les morts, on serait morts de froid », écrit-elle. Blottie contre les dépouilles, l’enfant continue à inventer des jeux, à apaiser les morts, et à prendre soin d’eux. Et toujours, la nature est là, qui protège ou menace. Elle nourrit, de ses feuilles pleines de sève ou de sa terre – « quand il n’y a plus rien, tu manges tout ». Petit à petit, la présence de la deuxième voix se fait plus grande, et le corps de Céline Bernat prend davantage de place. Elle danse, manipule un chapelet caché dans la valise. Délicatement, elle ouvre la malle pour dévoiler une Vierge qu’elle viendra déposer sur le guéridon, comme en réponse à la première voix : « Qui a survécu à Bergen-Belsen n’a réussi que parce que Dieu lui a donné la force de tenir ». Un jour, un « tank plus gros que la pièce » entre dans le camp. L’incrédulité, d’abord, puis la Libération – et avec elle, la découverte d’une vie sans survie. Un après où il faut compter ses morts et les enterrer – « même ça, il aura fallu qu’on le vive ». Les deux voix se rejoignent près de la table ronde pour raconter ce lendemain et la détresse de la mère de Ceija, qui jusque-là n’avait jamais renoncé – « on aurait dû s’allonger sur les morts et s’endormir ». Douleur d’avoir perdu l’un de ses enfants, mais aussi sidération de s’apercevoir que là, dehors, tout près des camps, il y a la vie, celle des autres : « seuls les enfants arrivent à croire que personne n’était au courant ». Des dizaines d’années plus tard, Ceija Stojka fait un rêve, dans lequel tous les morts des camps s’assemblent pour former un oiseau : dans son bec, un SS. Alors elle écrit, pour ne pas oublier. Et toujours, la voix de la petite Ceija resurgit, comme un point de lumière au bout de l’horreur, donnant corps à la mémoire d’un peuple – ce « peuple qui, dans le désespoir, sait danser et chanter ». « Ne sois pas triste », dit l’enfant, « regarde l’autre bord de ton chemin, la pluie et le jour sont un don de la vie ».

L’ère du témoin

Né suite à des entretiens menés par la documentariste Karin Berger, en 2005, le texte de Ceija Stojka est l’un des rares témoignages roms des camps de la mort. Soixante ans après la Libération, l’auteure-peintre écrit, de là où elle se trouve, mais aussi de là où elle était – et où les morts seront toujours. Elle réaligne ainsi les mémoires, dans ce qu’elles ont de plus vif. La lecture proposée par les deux comédiennes, à l’image du texte, épouse ces allers-retours : entre l’enfant et l’adulte, entre les mots et Bergen-Belsen, entre la vie et la mort. Le passage d’une voix à l’autre ne laisse pas de place aux silences. Les passages chantés et dansés par Céline Bernat sont des surgissements, éclats éphémères toujours rattrapés par le rythme du témoignage. Comme en écho à l’horreur qui jamais ne s’essouffle, ou à l’élan de survie – pour Ceija et sa mère, s’arrêter c’est mourir. Et c’est la voix de cette mère, à la volonté farouche, que l’on entend par-delà les années – héritage collé à la peau de la petite fille. Elle-même deviendra mère, puis grand-mère racontant son rêve à ses petits-enfants. Et c’est dans l’innocence de la fille que la mère trouve la force de survivre et de protéger les siens. Elles sont l’une avec l’autre, à jamais liées par cette mémoire commune. Le choix de porter le texte à deux voix est donc loin d’être anodin – deux voix de femmes, l’une plus âgée, assise face à cette petite table ronde, et l’autre, plus jeune, passant de l’ombre à la lumière. Les passages lus par l’une et l’autre sont très différents ; à l’instar des toiles de Ceija Stojka dont on distingue deux séries : des images de sa captivité, et des évocations très colorées de la vie d’avant-guerre. Elsa Berger traverse le témoignage avec une sobriété bouleversante, portant à la fois les mots de Ceija enfant et adulte, et ceux de sa mère. Céline Bernat, par sa présence lumineuse, grave et enfantine, évoque l’aurore, la nature, la pulsion de vie. De quelle manière les témoignages des camps, plus de soixante-dix ans après la guerre, sont-ils entendus ? Peut-on ou doit-on incarner ces témoignages sur scène ? Finement théâtralisée, la lecture de Je rêve que je vis ? amène sur un plateau de théâtre les questions liées à « l’ère du témoin » – formule d’Annette Wieviorka, historienne. Et font entendre toute la nudité et la beauté du texte de Ceija Stojka.

Lucie Dumas









Jeu et mise en scène : Elsa Berger & Céline Bernat

© Paul Roquecave / Le Clou dans la Planche

11 au 14 mars 220
La Cave Po'