CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Je m’en vais mais l’État demeure// Théâtre Sorano




DANS QUEL ÉTAT J'ERRE ?


publié le 19/01/2020
(Théâtre Sorano)





C’est un passionnant pas de côté citoyen que propose la compagnie Le Royal Velours avec son spectacle Je m’en vais mais l’État demeure. Accompagné de sa troupe de six comédien·ne·s, le jeune metteur en scène Hugues Duchêne prend à bras-le-corps l’actualité politique de ces quatre dernières années pour en faire un théâtre-documentaire. Sur le plateau du Sorano, petite et grande histoire se croisent et s’entremêlent pour une radiographie de la société française.

La cavalcade sous Jupiter

Tout commence par un contrat présenté au public. Il sera question d’actualité politique et sociétale, dont le traitement sera (forcément) subjectif. La pièce débute en septembre 2016 pour finir à l’époque d’aujourd’hui, au moment de la campagne pour les élections municipales 2020. Il fut un temps – des décennies semble-t-il ! – où Alain Juppé était donné gagnant dans les sondages pour les présidentielles, où Hilary Clinton faisait du coude-à-coude avec Donald Trump. Emmanuel Macron, quant à lui, quittait le gouvernement de François Hollande pour préparer un nouveau parti politique. Le temps des possibles et le moment des bascules. Retracer ces quatre années d’actualité, c’est témoigner de l’accélération qui secoue toutes les sphères de la société, qu’elles soient individuelles (citoyen), collectives (peuple), nationales et mondiales (État). Afin de personnaliser le traitement de ce condensé d’événements, Hugues Duchêne pioche dans sa propre vie personnelle et fait le récit de ses rencontres (fictives ou réelles). Photos prises à la volée lors de divers meetings et manifestations, immersion sur le terrain avec des militants de tous bords, entrevues mondaines ou plus sérieuses avec des personnalités artistiques ou du monde judiciaire. Épris de politique depuis l’adolescence, cet ancien des jeunesses socialistes est captivé par les rouages des institutions. Comment fonctionne l’État ? Comment le peuple est-il représenté au niveau national et local ? Quelles sont les ramifications des partis et les parcours des hommes et femmes politiques d’aujourd’hui ? Comment l’actualité médiatique – terrorisme, procès, mouvements sociaux – influe sur l’atmosphère hexagonale ?
Le spectacle est composé de quatre épisodes, chacun retraçant une année traitée de manière différente. Un axe plus médiatique pour l’un, quand l’autre se penche par exemple sur l’aspect judiciaire des mois écoulés. La chronologie des événements n’interdit pas des retours en arrière, les épilogues de certains faits trouvant leur source dans la période de 1970 à 2000. Ainsi croise-t-on dans ce tourbillon les trajectoires de François Fillon, de la jungle de Calais, les procès de Carlos, du frère de Mohamed Merah, et de Georges Tron avec l’avocat ultra-médiatisé (et décrié) Éric Dupond-Moretti. Plus encore : l’affaire Benalla, le scandale des homards de François de Rugy, la perquisition au siège de LFI, les scores du RN, le départ de Nicolas Hulot, les coups d’éclat de François Ruffin et le mouvement des Gilets Jaunes. Le récit choral est pris en charge par les comédien·ne·s, avec pour pivot central Hugues Duchêne, qui retrace également des événements de sa vie personnelle. Son amitié avec Fufu, flic de son état ; la naissance du bébé de sa sœur ; le décès de son oncle. La fin du spectacle se recentre sur la ville de Toulouse, et des paradoxes sociologiques de la stratégie du ruissellement économique (expansion du rayonnement commercial Airbusien versus quartiers du Miral laissés à la dérive). La suite de l’histoire se racontera dans les mois à venir…

Perspectives du temps long

Ce que l’on aimerait que la compagnie Le Royal Velours prolonge encore et encore cette auscultation de l’actualité jusqu’en 2022, année des présidentielles… Il s’agit d’une occasion pas si courante que cela de jeter un regard par-dessus l’épaule, de jauger avec le recul d’aujourd’hui une actualité à la fois proche et déjà si lointaine. Repenser à ces secousses politiques, à ces couleuvres avalées aussi, à cette envie profonde de changement et de grogne qui monte de plus en plus fort. À se demander comment l’opinion publique a réussi à digérer tous ces événements jusqu’en 2019 sans si peu broncher finalement. Mais au fait, quel est le propos de Je m’en vais mais l’État demeure, dont le titre semble tiré de la fameuse phrase de Louis XIV au moment de sa mort ? Le metteur en scène se le demande lui-même… De quoi cette auscultation est-elle le nom ? S’agit-il de la chronique de la future ré-élection d’Emmanuel Macron ? de la prochaine élection de Marine Le Pen ? d’un enrayement sans précédent de la représentativité politique ? Ou d’une routine en devenir du tohu-bohu médiatique à l’heure de l’immédiateté ? Hugues Duchêne laisse ces questions en suspens, et fait ce constat d’une période de populisme exacerbé. Certains extraits d’interventions (réelles) à l’Assemblée Nationale ou d’émissions de radio sont hilarants, quand d’autres instants de manifestations ou minutes de procès mettent très mal à l’aise. Les situations sont croquées avec une grande rapidité, les personnages saisis en une mimique, l’interaction image / bande-son / plateau / gradins fonctionne à merveille, bref, Le Royal Velours embarque le public et déploie un théâtre futé et engagé.
Le choix d’évoquer tel ou tel sujet au détriment d’autres peut frustrer le public par sa non-exhaustivité (peu de mots sur le mouvement actuel contre les retraites par exemple), mais il a le mérite de montrer les dysfonctionnements, les paradoxes, la violence et les contradictions. Malgré quelques digressions anecdotiques, l’ensemble du spectacle soulève une foule de questions sur la citoyenneté de chacun : position sur l’entre-soi (culturel, économique, géographique…), la fonction de la justice face à l’opinion publique, la problématique d’une représentativité efficace. Faut-il « être de Gauche » pour apprécier le spectacle peut-on se demander avec malice… La réponse est non ; juste être un·e citoyen·ne suivant l’actualité, concerné·e par l’évolution de cette société et du rapport villes / périphérie. Un spectacle à la fois jouissif et surprenant par sa capacité à bousculer les opinions préconçues, si rassurantes.

Marc Vionnet









3h55 avec entracte

Écriture, conception et mise en scène : Hugues Duchêne
Avec : Juliette Damy, Vanessa Bile-Audouard, Théo Comby-Lemaître, Hugues Duchêne, Marianna Granci, Laurent Robert, Robin Goupil
Vidéo : Pierre Martin
Régie : Scardo
Costumes : Julie Camus et Sophie Grosjean
Collaboration artistique : Gabriel Tur et Pierre Martin
Assistant à la mise en scène : Victor Guillemot

15 au 17 janvier 2020
Théâtre Sorano