CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Je me souviens le ciel est loin la terre aussi// Théâtre Garonne




PALIMPSESPACE


publié le 05/10/2019
(Théâtre Garonne)





Création à quatre mains offerte par la Biennale, Je me souviens Le ciel est loin la terre aussi est un titre gigogne : Aurélien Bory et Mladen Materic retrouvent les traces, les décors, les comédiens de Le ciel est loin la terre aussi, spectacle de 1994 du théâtre Tattoo (compagnie de Mladen Materic installée alors depuis peu au théâtre Garonne). Dans le public, Aurélien Bory se souvient d’une révélation visuelle et esthétique à l’amorce de sa carrière : au faîte de la sienne, Mladen Materic lui donne la liberté de voir le théâtre comme un espace à structurer. Ces deux figures internationalement reconnues aujourd’hui construisent des espaces et explorent l’art du mouvement et des lumières. L’art mathématique et architectural du plus jeune se met au service de la geste sans parole du quotidien de l’initiateur. Retrouvailles sans nostalgie, puisqu’il s’agit d’une plongée dans les arcanes d’une rencontre qui a lieu à nouveau dans un travail commun : miroir du présent au passé.

Illusions au travail

Dans cette perspective aux dimensions spatiales et temporelles multiples, c’est un régal de retrouver le savant jeu des auteurs dans la découpe de l’espace : mobiles, murs et mobiliers roulent sur des balles, poussières du temps à soulever, et ouvrent alternativement un espace en plans parallèles, et en profondeur. Celle de la réminiscence ou de la rémanence, des passages ouverts entre le passé et le présent ; fenêtres, souvenirs, défilement d’objets comme un exercice de mémoire à la Pérec. Redoublés par une projection vidéo d’une captation du spectacle originel, les comédiens vieillis recouvrent les images de leur ombre actuelle et poursuivent une histoire sans paroles : nouvelle tranche de vie pour un couple et leur descendance. Rien n’a changé dans le décor, mais tout est mobile à nouveau et le langage des corps se fait désormais en écho du jeu passé. Mille trajectoires et répliques sont lancées dans le spectacle que les comédiens se proposent de revivre, il est comme adressé l’un à l’autre, comme une preuve à l’appui de l’actuel, lourd des images projetées : 25 ans ont passé. Face à face. Qu’est-ce qui se rejoue sous le regard de qui a joué : ce qui s’est joué est-il un résultat ? Une technique ? De l’inconscience ? Le vertige du présent dans l’accumulation des instants qui ne peut s’écrire ? Ce qui reste parle du je sans mot. Ça joue le jeu du temps en construction, le poids du passé qui grandit dans le temps d’une vie : l’adieu, l’oubli, la perte, le poids des reliques dans un orage de buffet, dans le claquement des portes, des tiroirs. La perte des repères dans la simple contemplation des murs où des ombres passent dans l’hallucination du souvenir.

Passe-Muraille

Tout cela parle du tombeau que creusent les décors de théâtre, toujours prêts à s’ouvrir pour redonner vie à tous les récits possibles, s’éteindre, se rallumer, et étreindre dans leur épaisseur bavarde la mesure de nos vies et de nos désillusions en perpétuelle illusion (même sans discours !) : toujours le mur du fond peut s’ouvrir et faire basculer un espace sur un autre… Dans un savant dosage de technique monumentale et de poésie visuelle, Aurélien Bory et Mladen Materic continuent leur exercice onirique au service des petits recoins de l’humain, des retrouvailles avec le corps, la physique des volumes et l’allure des objets dans un décalage des échelles. Une construction croisée qui évoque la variété des points de vue et des regards. Ces trajectoires parviennent pourtant, dans une géométrie sans théorème, à former une constellation lisible où les droites se coupent, en dehors du temps, quand on force les murs du présent.

Suzanne Beaujour









Compagnie 111
Avec : Aurélien Bory, Haris Haka Resic, Jelena Covic
Conception, scénographie, mise en scène : Aurélien Bory, Mladen Materic

© Laurent Padiou

27 septembre au 05 octobre 2019
Théâtre Garonne