CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Janitor of Lunacy : A Filibuster// Théâtre Garonne




QUE DIRE DE PLUS


publié le 18/10/2019
(Théâtre Garonne)





« Je peux bien aller au bout du monde, je peux bien me tapir, le matin, sous mes couvertures, 
me faire aussi petit que je pourrais, je peux bien me laisser fondre au soleil sur la plage,
 il sera toujours là où je suis. Il est ici irréparablement, jamais ailleurs. 
Mon corps, c’est le contraire d’une utopie, ce qui n’est jamais sous un autre ciel, 
il est le lieu absolu, le petit fragment d’espace avec lequel, au sens strict, je fais corps ».
Le corps utopique, Michel Foucault.

 

L’énigmatique photo d’une bouteille en plastique bleue contenant une urine mousseuse en guise d’affiche, déclinée en série sur les réseaux sociaux, annonçait la performance de Bryan Campbell, Janitor of Lunacy : A Filibuster programmée au Théâtre Garonne en partenariat avec Le Vent des signes et La Place de la danse. Certain·e·s ont en outre peut-être pris peur en lisant la présentation : Bryan Campbell parle pendant cinq heures minimum. Il s’inspire ainsi d’une pratique parlementaire américaine consistant à discourir le plus longtemps possible pour éviter le vote d’une loi en jouant la montre. Il s’agit surtout ici d’un terrain d’expérimentation performatif, puisque le corps est « politique » et « chorégraphie », selon les termes de l’artiste. Ce dernier enfile donc une couche pour éviter d’avoir à quitter les lieux, et se met en piste… De quoi clôturer la Biennale internationale des arts vivants en beauté.

(Presque) rien que des mots

Bryan Campbell se tient modestement derrière un pupitre, avec son tee-shirt portant l’inscription « Cubs » en calligraphie old school. Télécommande en main, il fait défiler des diapositives projetées sur un écran XXL. La sobriété est de mise. Il invite le public à sa performance comme on introduit une conférence : un point sur les définitions, l’historique et les enjeux du filibuster. Une mise en garde, aussi : son discours ne s’inscrit pas dans l’Histoire. Comme s’il ne réservait aucune surprise. Erreur. Il faut imaginer un ton enlevé avec un accent américain qui annonce : « Aujourd’hui c’est pour moi […]. Aujourd’hui c’est un discours pour vous, pour votre corps social, pour votre corps politique […] ». La performance est ensuite essentiellement constituée de millions de mots, qui défilent. Cinq heures de texte. Le reste demeure invisible. Il appartient à chacun·e de tracer son paysage mental au fil des histoires rocambolesques narrées. S’il fallait choisir deux adjectifs pour décrire l’atmosphère : intense et inracontable.

« How many people do I wanna punch today ? »

Rester suspendu aux lèvres de Bryan Campbell pendant cinq heures d’affilé ? Sans problème ! Certain·e·s ne sont même pas sorti·e·s une seule fois de la salle bien que le public y ait été autorisé au préalable. Le performer a en effet appris les techniques qu’utilisent les sénateurs pour maintenir les spectateur·ice·s en état d’éveil et, jusqu’à preuve du contraire, cela fonctionne ! On comprend bien vite que sa thématique favorite est le corps. Le corps dans tous ses états. Le corps « qui pisse » partout, le corps qui jouit à la lecture d’un poème, le corps qui excite un ami d’enfance, le corps qui meurt sur un air de piano, le corps qui boit du café, le corps qui reçoit des baffes, le corps qui danse en boîte de nuit, le corps violé par un amant, le corps drogué dans les toilettes de l’école,… Le sujet est inépuisable et irrévocablement queer. De la sorte, Bryan Campbell dénonce les systèmes d’oppression avec le sourire. Le drame n’est plus à la mode. Il démontre ainsi qu’il suffit de consulter les mots répertoriés sur Wikipédia comme étant les plus « essentiels » pour se souvenir des absent·e·s. Émeut sur un karaoké de Balavoine. Résiste à une heure de baffes. Imagine de nouvelles façons d’être au monde… Et n’a certainement pas dit tout ce qu’il avait à dire. Affaire à suivre.

 

Clémentine Picoulet









Conception, texte et représentation : Bryan Campbell

12 octobre 2019
Théâtre Garonne