CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Jacqueline City Tour// L'Usine/Théâtre Garonne




SOMNAMBULISME URBAIN


publié le 01/04/2018
(L'Usine/Théâtre Garonne)





Sortie d’usine dans le cadre d’In Extremis pour la compagnie Les 198 os, déjà accueillie il y a quelques années avec Bing-Bang Fondement-Effondrement. En cours de fabrication, une déambulation à moteur, toujours au croisement des disciplines, invitant cette fois à un questionnement sur la ville : espaces verts, espaces déserts, quartiers-dortoirs, quartiers vivants… Mais on sait ce qui meut la compagnie et le regard du public à travers la ville est moins orienté vers ses jolis rectangles oranges et son cours d’eau, que vers les individus qui la font fourmiller. Assistant à un spectacle depuis l’intérieur d’un même bus, comme un voyage partagé entre étrangers, les spectateurs redécouvrent la ville, cette grosse maisonnée de plusieurs milliers de colocataires se connaissant plus ou moins.

Croisière sur l’exotisme du banal

Il s’agit justement d’aller à la rencontre de ces voisins qui sont nos inconnus, par le biais d’entretiens diffusés dans les casques audio. Extraits de conversations réelles, d’anecdotes de personnes – surtout des enfants et des personnes âgées – se confiant aux artistes, et au public indirectement. En écho à ces paroles, des figures apparaissent de temps à autre sur les côtés de la route, micro-événements à ne pas manquer que la guide indique, par un commentaire suffisamment concis pour que l’on achève soi-même d’interpréter l’éphémère tableau animé. Figurants accompagnés d’un support visuel en 2D représentant un accessoire ou un être vivant – regret ou fantasme à échelle 1 –, ils sont comme des apparitions, le reflet d’une rencontre, d’une bribe de parole collectée.
Alors on scrute la foule urbaine, attendant que quelqu’un se révèle comme faisant partie du spectacle, et l’on observe les brefs instants de vie des passants, devenus figurants malgré eux. Ce que l’on traverse, différent à chaque représentation, se mêle au son créé pour l’occasion, partition onirique d’une balade entre les milliers d’intimités anonymes de la ville, et aux murmures de la guide, Jacqueline. Cette dernière ne manque pas d’improviser au sujet des personnes que croise le bus, maillant les strates du réel et les degrés de digression. Fiction ou réalité, au fond qu’importe… L’instigation de cette pièce dans la ville opère un déplacement de l’espace : il suffit que quelques tableaux soient explicitement prémédités pour que la ville, de simple sujet ou toile de fond, devienne véritablement protagoniste de cette installation sonore ambulante.

#Onirique city

Cette invitation à regarder sa ville avec le recul d’un voyageur, redécouverte d’un quotidien emprunté, prend le rythme d’une balade partant du noyau de la ville pour s’en évader progressivement. Si l’écoute au casque de la bande-son et de la voix de l’hôtesse enlève un peu au sentiment d’immédiateté, créant un filtre entre elle et les spectateurs, elle permet en revanche à la comédienne de parler d’une voix douce, qu’elle soit à l’intérieur ou à l’extérieur du véhicule. Et cette écoute intimiste crée une impression de demi-sommeil. Bercé.e par les vibrations du moteur et les lignes du paysage qui défile, on flirte avec la frontière entre éveil et inconscience. On accepte, dès le départ, de recevoir ce qui se passe en s’attachant à son authenticité plutôt qu’à sa réalité.
Si un long moment du spectacle, silencieux, donne le temps de rêver soi-même à travers la vitre, le reste est guidé par cette Jacqueline, passeuse et médiatrice dont on ne sait d’où elle sort. Présente pour parler des habitants de la ville, finalement à travers cette visite c’est aussi d’elle-même qu’elle parle. Ou, devrait-on dire, d’elles-mêmes. En effet Jacqueline et ses doubles, Jackie, Jacques… se complètent. Une et plusieurs, comme plusieurs visages de la même entité, comme toutes les personnes qu’on écoute et qu’on observe sont, avec les passagers du bus, parties d’une même foule. Entre poésie de l’insolite et chorégraphies surréalistes se déroule le fil des réflexions de ce personnage démultiplié, réflexions tant concrètes que métaphysiques. Bien que cela s’éparpille un peu, prédomine une interrogation sur la ville et son autour, et sur ce que ces espaces, réceptacles de la vie, relient ou séparent.

Gladys Vantrepotte









création originale : Les 198 os
mise en scène : Virginie Baes
scénographie : Héléne Olive
avec Domi Giroud et Aude Martos
son : Didier Préaudat en collaboration avec Virginie Baes et Hélène Olive
costume : Alice Thomas
construction : Jules Guérin
production : Mathilde Corbière

1er avril 2018
L'Usine/Théâtre Garonne