CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Je crois en un seul dieu// Théâtre national de Toulouse




ARCHITECTURE DE LA GUERRE


publié le 06/05/2018
(Théâtre national de Toulouse)





Pourquoi la paix au Moyen-Orient échoue-t-elle depuis plus de 70 ans ? Cette question, le spectacle Je crois en un seul Dieu ne tente pas d’y répondre. Stefano Massini, son auteur, propose de faire un constat des mécanismes en cours entre Israël et Palestine. Un sujet qui agite d’ailleurs d’autres dramaturges, comme Wajdi Mouawad avec le récent Tous des Oiseaux.

Trois voix/voies pour un compte à rebours

A coup de textes baignant dans le théâtre-récit, Stefano Massini continue de parsemer son chemin de pièces précises et féroces. Après les Chapitres de la chute, qui décortiquaient brillamment l’histoire des Lehman Brothers sur 150 ans (jusqu’à la crise financière de 2008), l’auteur italien écrit en 2014 Je crois en un seul Dieu. Une immersion dans les problématiques du conflit, au début des années 2000. Massini choisit de raconter la complexité du sujet par le prisme de trois voix féminines portées par une même comédienne. Trois angles différents, trois points de vue sur le quotidien. Il y a Eden Golan, professeure d’histoire juive, une intellectuelle areligieuse qui s’intéresse à « toute l’Histoire, pas seulement l’Histoire juive ». Shirin Akhras, étudiante palestinienne à l’Université de Gaza, qui désire ardemment devenir une martyre d’Al-Qassam, un groupe terroriste. Mina Wilkinson, militaire faisant partie des troupes américaines pour les opérations anti-terroristes, dont l’obsession est de scruter les « contre-temps », ces moments critiques qui peuvent permettre d’éviter des attentats. Un an jour pour jour après le début du récit, à l’image d’un compte à rebours, un attentat sera commis. Vengeance contre vengeance. Mais les représailles des uns contre les autres ont lieu tous les jours dans cette région du monde sous haute-tension. Pourquoi cet attentat-là serait particulier ?
La pièce voit donc le récit s’amorcer autour de ces trois vies, dont les trajectoires vont s’entrelacer, se relayer, ou s’opposer. Ces caractères de femmes, aux choix et aux positions radicalement différentes, décrivent avec leur sensibilité le conflit israélo-palestinien. Tandis que l’une rêve de passer des « épreuves » pour être digne de mourir pour la Cause, l’autre raisonne de manière détachée – mais concernée – sur le comment d’une telle situation. La troisième, enfin, catapultée au Moyen-Orient, pose un regard occidental à la fois tendu et débonnaire sur une guerre incompréhensible. Cette dernière, la militaire Mina Wilkinson, ne doit pas faire preuve de « trop d’empathie » pour rester efficace ; il est question de faire de « la médiation entre les Dieux ». Chacune de ces femmes traversera des moments de remise en question, la moindre certitude sera mise à mal. Il suffirait d’un « rien »… Une solution pour freiner cette escalade de violence ? Un mur fantasmé jusqu’au ciel, un mur très haut et très épais qui les séparerait, « nous avec les nôtres, eux avec les leurs » ? Trois femmes jusqu’à la fin du compte à rebours, à Tel Aviv.

« Demain matin, avec la lumière… »

La mise en scène d’Arnaud Meunier n’offre pas d’échappatoire au texte dense de Stefano Massini. Avec une scénographie épurée – un espace sans mobilier, des murs blancs et gris, un puits de lumière, trois embrasures – l’attention ne peut se concentrer que sur les paroles et les états que traverse la comédienne Rachida Brakni. Changeant régulièrement de focale, le récit navigue d’un personnage à un autre ; un geste, une attitude, un ton différent de la voix suffisent à reconnaître l’identité de celle qui raconte. Une bande-son discrète souligne l’aspect cinématographique de l’écriture de Massini, jusqu’à ces sensations d’acouphènes provoquées par une explosion. Les moments de grande tension alternent avec des situations plus prosaïques, provoquant contrastes et virages secs dans la préhension de chaque caractère/état. Le texte ne prend pas position, ne juge pas les protagonistes de l’un ou l’autre camp. Il expose avec force (et parfois avec longueur) le bourbier de ce conflit et les mécanismes individuels dans ce quotidien de guerre.
On pourrait reprocher au texte une trop grande place au verbe, très descriptif, qui empêche au public d’avoir accès aux pensées intérieures de ces trois femmes (une communication non-verbale en somme). Mais l’essence même du théâtre-récit est la mise en avant d’une narration, où les personnages sont autant de rouages d’une situation qui les dépasse… Certaines sensibilités auraient goûté moins de mots, et davantage de silence où le corps s’exprime de manière moins « contrôlée ». Il faut reconnaître cependant l’acuité du récit, et une comédienne qui – au-delà de la technique pure – parvient à transmettre les tâtonnements de personnages errants, aux repères bouleversés par le sang et les bombes.
Je crois en un seul Dieu offre un regard franc sur les antagonismes de territoires dans cette partie du Moyen-Orient. Un constat décourageant qui met en relief l’aspect inextricable de cette guerre qui se transmet de génération en génération.

Marc Vionnet









Texte : Stefano Massini
Traduction : Olivier Favier, Federica Martucci
Mise en scène : Arnaud Meunier
Avec : Rachida Brakni
Collaboration artistique : Elsa Imbert
Assistante à la mise en scène et à la dramaturgie : Parelle Gervasoni
Lumières et scénographie : Nicolas Marie
Regard chorégraphique : Loïc Touzé
Création musicale : Patrick De Oliveira
Costumes : Anne Autran
Régie générale : Philippe Lambert
Décor et costumes : Ateliers de La Comédie de Saint-Étienne

© Sonia Barcet

1h40

6 mai 2018
Théâtre national de Toulouse