CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

J’abandonne une partie de moi que j’adapte// Théâtre Sorano - SUPERNOVA #3




ÇA VA ?


publié le 22/11/2018
(Théâtre Sorano)





Cette troisième édition du festival Supernova se poursuit dans la joie et l’exigence artistique au Sorano avec une nouvelle pépite, proposée par le Group NABLA. J’abandonne une partie de moi que j’adapte est une variation sur les liens entre bonheur et travail, nourrie du documentaire Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin, des films de Pierre Carles et de la pièce Je te regarde d’Alexandra Badea. Regards croisés sur les mécanismes d’aliénation collectifs et individuels d’une époque à l’autre, et ce que chacun en fait pour, tout de même, vivre. Et c’est bien cela qui émerge de cette pièce, du début à la fin : une extrême vitalité.

« Comment tu te débrouilles avec la vie ? »

Le ton est donné avec cette petit fille espiègle, qui fixe le public dès l’entrée dans la salle et lui livre son regard si simplement lucide sur le monde qu’on lui propose. Parce que rester sage comme une image, c’est ennuyeux ; qu’elle trouve qu’être récompensée d’une gommette par la maîtresse c’est quand même pas cher payé, et qu’elle voudrait pouvoir faire « ses trucs ». Se lever tard et que l’avenir lui appartienne quand même. Iconique sur sa balançoire, que l’on imagine sauter dans les flaques et se faire des moustaches en chocolat, transgressive juste parce qu’elle ne fait pas semblant d’y croire, elle vient déjà chatouiller en chacun cette part de lui qu’il abandonne chaque matin avec l’alarme de son réveil, et souvent bien au-delà.
Un saut dans les flaques que l’on perçoit encore à travers la jubilation des comédiens à jouer Morin et Rouch tournant leur docu-vérité en 1960, l’un des premiers du genre. Imper beige, chaussures cirées, cravate tricot, lunettes en écaille et abat-jour à franges, qui ne tiennent pas seulement de la panoplie vintage. En effet, à travers la fumée des cigarettes, c’est un phrasé, une gestuelle, une pensée qui s’élèvent. Ceux d’une époque, restitués de façon d’autant plus saisissante que la mise en scène joue avec les codes de l’illusion théâtrale, les dénonçant tout en les maniant avec dextérité. Ici, on ne fait pas semblant. Comme dans Chronique d’un été, où l’on voit le documentaire se construire en même temps qu’il propose un questionnement sur le bonheur plus complexe que l’Histoire ne veut bien s’en souvenir. Comme dans les films de Pierre Carles où, dans les années 2000, la juxtaposition des excès qu’ils dénoncent amène aux frontières de l’absurde, révélant des caricatures que nulle fiction n’oserait.
C’est à la faveur d’un air à l’eau de rose de Françoise Hardy où les basses poussent de plus en plus fort que s’opère le glissement des trente glorieuses à 2018. Jeans, baskets et sweet à capuche ou costume bleu marine selon de quel côté de la barrière on se trouve. Changement à vue de ton et de lexique. Simple et virtuose. Débats d’entreprise et discours électoraux bien connus, évaluation des taux de bonheur, de confiance et de productivité, lettres de motivation. Ou pas. « Car si nous manquons de travail, nous ne manquons pas de celui-là », note ce pertinent postulant.

« Le bonheur implique un pas de côté »

Un théâtre qui ne se veut pas sociologique, mais qui en garde la posture : questionner, sans donner les réponses. Et le sociologue sait bien que la question n’est jamais innocente. Pas d’illusion d’objectivité. Mais une vraie sincérité à chercher ensemble. Changer d’angle de vue, jouer – vraiment jouer – avec ses représentations, trouer le réel un peu, beaucoup, à sa guise et voir où l’on en est. Hisser un immense écran comme une voile de pirate pour le regarder en grand, et alors peut-être, tomber la veste. Affronter le froid et aller surfer sur les vagues– ou sauter dans les flaques, c’est selon. Pas par romantisme ou par idéalisme. Pas pour sortir de la société. Y retourner plutôt. Comme un sursaut de vie.

Agathe Raybaud









Projet initié & mis en scène par Justine Lequette
Écriture collective
Avec Rémi Faure, Benjamin Lichou, Jules Puibaraud, Léa Romagny
Assistant à la mise en scène : Ferdinand Despy
Création lumière : Guillaume Fromentin

crédit : Dominique Houcmant

22 novembre 2018
Théâtre Sorano - SUPERNOVA #3