CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Iphigénie// Théâtre du Pavé




POLYSÉMIE DE L’AUTEL, ET CONSÉQUENCES


publié le 05/02/2019
(Théâtre du Pavé)





Agamemnon, le roi des rois, l’homme sans peur, 
déplore en maudissant la mer toujours sereine 
qu’on n’ait pas inventé les bateaux à vapeur. [...] 
Lors, ayant dégainé son grand sabre, le maître 
des peuples et des rois jugule son enfant 
et braille : « Ça fera baisser le baromètre ! »

Georges Fourest, "Iphigénie"

 

Le ton de ce sonnet n’est pas le bon. En cette fin d’hiver, Toulouse prend la couleur des Atrides, qui ne connaissent pas de demi-teinte et qui, en fait d’humour, s’en tiennent à l’ironie tragique.
L’un a suggéré sa mort, d’autres font le choix de la sauver : le destin d’Iphigénie reste cet amer prélude à la Guerre de Troie et à un enchaînement de vengeances. Les pièces antiques et contemporaines ne manquent pas sur le sujet, mais fidèle à son répertoire, Francis Azéma a choisi de faire vivre les redoutables alexandrins classiques. Dans cette version élaguée et intitulée Iphigénie, le sang de l’innocence, c’est Mona Bouyer qui incarne le plus aliéné, sinon le plus extrémiste, des personnages raciniens.

« Allez ; et dans ces murs vides de citoyens,
Faites pleurer ma mort aux veuves des Troyens. »

A défaut de brandir sans trembler le couteau sacrificiel, Francis Azéma n’a pas hésité devant la paire de ciseaux. Il fait disparaître le personnage d’Eriphile, qui permet à Racine de contenter la règle de vraisemblance en évitant le Dea ex machina (chez Euripide, Artémis substitue une biche au corps d’Iphigénie). Or Racine reste Racine et dans la pièce, ce personnage vit une vraie vie, se construit, jusqu’à la substitution finale, qui donne à son suicide une intéressante rage. Le couper présente l’avantage d’isoler Agamemnon et Iphigénie face à leurs dilemmes respectifs, en évitant le moteur dramaturgique de la trahison. Cependant la pièce y perd aussi la force de la dernière ligne droite, où le nom d’Eriphile jaillit de nulle part, ou presque, réduit à l’état de subterfuge. Eriphila ex machina. Afin de préserver le bénéfice de la coupe, et à tout prendre, pourquoi ne pas figer la pièce avant le retour d’Ulysse, sur le désespoir d’une mère, ou mieux encore, sur l’élan sacrificiel d’Iphigénie ? S’il s’agit d’oser…
Une chose est sûre, on ne pourra pas reprocher à Francis Azéma de forcer l’actualisation de cette tragédie. Les comédiens sont ici vêtus à l’antique, et les quelques éléments de décor répètent cette esthétique, à rebours de la tendance actuelle, des effets de mode. Quitte, par définition, à donner dans le démodé ? On imagine Azéma plutôt heureux de se l’entendre reprocher, et tout prêt à le revendiquer… Mais des jambières en cuir, vraiment ? Sans doute une voie moyenne peut-elle être trouvée, un peu dans l’esprit du Noir Lumière, quand le metteur en scène renonçait aux apprêts pour se concentrer sur les textes. Et d’ailleurs, les accessoires semblent contaminer l’acteur, on a connu le directeur du Pavé plus à l’aise sur un rôle (il faut dire que sa partition est assez redondante, Agamemnon exposant sa douleur et les contours de sa situation dès la première scène, et ne faisant par la suite que la ressasser). Pour revenir aux costumes, ça donne mieux sur ces dames, avec de légers drapés pour Iphigénie, qui rendent assez bien sa part de vulnérabilité, et une élégante Clytemnestre, d’un rouge sang où couve la violence. Et la comédienne de suivre : profitant plus que jamais de son timbre de voix très particulier, Corinne Mariotto laisse entrevoir la future régicide par des imprécations où l’alexandrin, par ailleurs bien assoupli et maté par les comédiens, redevient dans sa bouche ligne, flèche, râle.
Évitant le trio, le découpage de la pièce et le choix de jeunes interprètes met le duo amoureux en avant. Claironnant, bondissant, le personnage d’Achille prend l’allure frétillante d’un jeune premier, ce qui semble logique, de nos jours, pour conter fleurette à la princesse, mais sans doute moins lorsqu’il s’agit de formuler des menaces et de mettre Agamemnon en fureur. On oublie ici le demi-dieu, le héros grec, et telles qu’elles sont proférées, ses menaces passent pour les caprices d’un jeune chien fou, plutôt que l’hybris d’un guerrier invaincu. Pas facile de le rendre intéressant sur les deux tableaux… Iphigénie est également ici une juvénile incarnation de l’innocence, piste courante pour le personnage. Mona Boyer commence par la ligne classique, la candeur virginale, et même s’il y aurait à creuser, elle trouve ensuite le petit zeste d’ardeur propre à soulever l’aliénation qui guide son dévouement extrême. La mise en scène et la comédienne pourraient sans mal pousser jusqu’au malaise – on a du mal à concevoir que ce personnage et la morale qu’il représente soit aujourd’hui joué sans être interrogé. N’est-ce pas là que se loge le tragique de cette pièce et de ce mythe, pour un spectateur du XXIe siècle ?

Manon Ona









Cie Les vagabonds
Mise en scène : Francis Azéma
Avec : Corinne Mariotto, Francis Azéma, Mona Bouyer, Paul Fraysse et Adrien Boisset
Décors : Claire Péré
Costumes : Margot Frumin
Création lumières : Marine Viot, Ludovic Lafforgue et Antoine Rousselin

5 février 2019
Théâtre du Pavé