CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Intimacy// Théâtre Garonne




ESPACE DE GRATUITÉ


publié le 21/10/2019
(Théâtre Garonne)





« Le théâtre n'est qu'un lieu de rencontre, l'espace du risque et du possible.
Cette rencontre est sans doute une rencontre de parole. » 
Olivier Py

 

Quel plaisir de faire quelques pas sur un continent théâtral inconnu avec Australia Express, accueilli par le théâtre Garonne ! Le Ranters Theatre fait escale pour la première fois en France après avoir parcouru le monde et présente Intimacy, créée en 2010. Intimités du bout du monde, croisées par Adriano Cortese à Melbourne presque au coin de sa rue : des passants avec qui il a engagé une conversation dont il restitue des fragments.

« Hello… Excuse me… … … Goodbye. »

Quelle est la chose la plus extrême que vous ayez faite par amour ? Pouvez-vous citer un évènement majeur dans votre vie, une rupture qui a tout bouleversé ? Qu’est-ce qui vous fait pleurer ? Avez-vous une pose favorite pour les photos ? Êtes-vous déjà allé à Tokyo ?… Autant d’entrées en matière ou de façons de relancer le dialogue avec un inconnu. Ils sont deux, assis sur des tabourets de bar comme face au comptoir et discutent de la façon la plus naturelle du monde. Côte à côte, sans trop se regarder : ils ne sont pas amis. Avec des silences, des hésitations : ils ne sont pas complices. Et pourtant, les questions sont personnelles et les réponses le sont plus encore. Ainsi, un homme raconte cette scène où il s’est rendu compte qu’elle ne l’aimait pas autant que lui. Un autre, le jour où il a arrêté de fumer et a littéralement cru devenir fou. Un troisième, ses crises d’angoisse. Un quatrième, ses deux semaines à pied pour aller faire du surf sur la côte, lorsque personne ne l’avait pris en stop. Ou encore, celui qui se prend pour un oiseau – le plus touchant – détaille sa façon de l’incarner, démonstration à l’appui… Trajectoires mêlées, qui livrent en toute  simplicité leurs obsessions intimes : ce qui compte vraiment, qui est invisible mais détermine ce que les autres perçoivent en surface – transformé, maquillé, rendu acceptable.
Étonnante sincérité dont on peut faire preuve avec ceux que l’on ne recroisera jamais : pas d’enjeu, rien à perdre ni à gagner, inutile de tricher. Le plaisir de goûter cette liberté-là, comme cet homme qui confie qu’il est épuisé de toujours se forcer à être le personnage détendu que sa famille veut voir en lui : une ou deux fois, il s’est montré tel qu’il est, ils ont été terrifiés. Chacun parmi les spectateurs peut certainement se référer à des scènes vécues… Et constater alors qu’il faut souvent des circonstances exceptionnelles pour que cela advienne, être dans un contexte spatio-temporel où son image socioprofessionnelle puisse disparaitre : compartiment de train, covoiturage, terrasse de café au bout du monde, salle d’attente… Hétérotopies, dirait Michel Foucault pour qualifier ces endroits au milieu de l’espace social où les règles changent. Dont fait bien sûr partie le théâtre.

Pretending or not pretending ?

Car c’est en effet aussi le théâtre qui est interrogé ici. À la fois lieu de la fable et de la rencontre : spectacle et vivant. Authenticité de la rencontre avec ces comédiens sans fard, face à une salle éclairée qu’ils regardent dans les yeux – ceci étant souligné (était-ce nécessaire?) par un gros plan de leur visage fixant la caméra sur grand écran, les micro-expressions qui l’agitent en silence trahissant les pensées et émotions qui le traversent. Le spectateur n’est pas voyeur de ces conversations, il y participe, il est celui qui reçoit les confidences, qui rencontre, oui, l’univers singulier et l’humanité de ces personnes. Peu importe alors la véracité de ce qui a été raconté aux artistes, ce qui compte est la réalité du moment qu’ils ont vécu. Un moment qu’Adriano Cortese, Patrick Moffatt et Beth Buchanan restituent avec beaucoup d’épure : un jeu très naturel, sans psychologisation, sans discours, sans jugement. Juste la poésie brute que chacun porte en lui, son étrangeté d’humain, mise en valeur par le regard d’un artiste qui sait l’extraire du continuum. On pourrait se croire (ô joie !) à l’intérieur d’un film de Jarmusch.
Ainsi que le rappelle l’un des protagonistes : « Les gens pensent que l’Histoire est une question de faits, mais pas du tout. C’est comme le coloriage. » Il en va du théâtre comme du reste : le récit dit autant de celui qui le fait que de son sujet. À travers ces morceaux d’humanité sélectionnés pour le plateau, c’est une part de leur propre intimité que livrent les artistes du Ranters Theatre, qui résonne directement avec celle des spectateurs : ce qui émeut dans l’histoire de chacun, qui étonne, qui fait rire… Une intimité partagée dans un précieux espace dédié : cela pourrait être la définition même du théâtre.

Agathe Raybaud









Conception : Ranters Theatre
Écrit par Beth Buchanan, Adriano Cortese, Raimondo Cortese, Paul Lum and Patrick Moffatt
Mise en scène : Adriano Cortese
Avec Beth Buchanan, Adriano Cortese, Patrick Moffatt
Lumières : Govin Ruben
Vidéo : Keri Light
Chorégraphie (Beth’s Dance) : Alison Halit

17 au 19 octobre 2019
Théâtre Garonne