CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Insoutenables longues étreintes// ThéâtredelaCité




D'UN NOIR LÉGER


publié le 09/12/2018
(ThéâtredelaCité)





C’est là une pièce oxymorique. Au plateau comme dans la salle, on y sourit face aux expériences les plus rudes et les mots les plus crus deviennent anecdotiques. Évanescence du trash. Douceur de l’inespoir. Un théâtre d’un noir léger, comme il existe des noirs profonds. Ne vous y trompez pas, la légèreté est autrement plus dérangeante – pas une goutte de pathos ici, ce théâtre vous ôte les plus commodes autorisations à compatir. Selon les passages et les sensibilités, la distanciation lève les pudeurs et autocensures, libère ou saisit les esprits, glaçante. A l’image de cette comédienne expliquant, avec une tranquillité souriante, que son personnage, Monica, perd des litres de sang et souffre de se juger criminelle – son avortement est vécu comme un infanticide. A l’image d’Amy, qui se désolidarise de son corps et l’offre au plaisir de l’autre, comme elle s’offre des parts de strudel, avec insouciance mais sans véritable jouissance personnelle.
Insoutenable légèreté de l’être : évidemment, chacun y pense face à ce nouveau compagnonnage entre le directeur du ThéâtredelaCité et l’auteur russe Ivan Viripaev.

« Qu’est-ce qu’il faut pour se sentir vivant ? »

Comme dans le roman tchèque, la trame entrecroise quatre destins, entrelace des quêtes individuelles – où la satisfaction ? le bonheur ? le sens de l’existence ? –, interroge de front la vanité des plaisirs et de la morale. Les échos que l’on perçoit sont peut-être accidentels, sorte d’effet d’optique dû à un filtre français, car c’est une invitation culturelle que propose une nouvelle fois Galin Stoev en présentant une pièce de l’enfant d’Irkoutsk. Il n’existe pas une littérature mais des littératures, et cette plume-là sent l’Est, la réflexion existentielle y décroche des rails cartésiens, place le public dans l’étonnement d’une approche mi-fantastique, mi-spirituelle. Face à la question du suicide, tabou majeur complètement désamorcé par ces couleurs de plume, on s’étourdit à décider ce qui l’emporte de l’optimisme ou du pessimisme, de l’espoir ou du désespoir, du trou noir ou de la voie lactée. Indécidables longues étreintes.
Il s’agit d’une pièce générationnelle. Quatre trentenaires dans un monde où l’on enjambe l’océan, deux hommes et deux femmes reliant deux villes-monstres. Quatre enfants des années 80. Avoir la trentaine, c’est conserver vivement en mémoire les grandes pages historiques et culturelles du XXe siècle, tout en vivant pleinement l’identité urbaine et globalisée de nos jours. Une génération pour qui ces deux capitales résonnent très particulièrement. Magnétisme complémentaire de New-York et de Berlin, adrénaline, âme rock.
Mais aussi : où le vieux monde ? où le nouveau ? Usure des possibles. Tant de murs à tomber.

Dans l’interstice

La complicité entre le texte et la mise en scène fait tout l’équilibre de cette création. On profite pleinement d’une illusion autre : sur le plateau, la double-énonciation s’aplatit et nous pousse à distinguer le comédien et son personnage. Cette distinction n’est pas unique en son genre, mais peu d’écritures l’inscrivent ainsi dans leur chair et les artistes qui la pratiquent la tirent souvent d’une adaptation, de roman la plupart du temps.
Cette double-épaisseur fait ici son travail, avec aisance et netteté : désamorcer certains registres, contourner le piège émotionnel de la mimésis, laisser le public trouver son chemin, lui ouvrir un interstice. Il y a d’ailleurs quelque danger à y prendre goût – difficile, ensuite, de revenir vers les incarnations classiques. On se laisse piéger avec bonheur dans le paradoxe de la distanciation, qui rend la chose théâtrale si proche. Sur le plateau, le bon fil est tenu qui nous entraîne dans un labyrinthe dont l’issue reste indéfinissable, même une fois le spectacle terminé – Pauline Desmet, en particulier, tient là une sacrée courroie de distribution.
Anti-cathartique, ce théâtre fait miroiter la surface d’émotions qui ne sont jamais prises en charge par les comédiens. Confusément, nous les voyons alors naître en nous, sans purgation immédiate, là est le dérangement. Ce noir léger a vraiment pour propriété de travailler nos profondeurs.

Manon Ona









Comédie dramatique d’Ivan Viripaev
Mise en scène : Galin Stoev
Avec Pauline Desmet, Sébastien Eveno, Nicolas Gonzales et Marie Kauffmann
Traduction du russe : Galin Stoev, Sacha Carlson
Scénographie : Alban Ho Van
Vidéo : Arié van Egmond
Lumières : Elsa Revol
Son, musique : Joan Cambon / Arca
Assistante à la mise en scène : Virginie Ferrere
Travail sur l’énergie : Sarkis Indjian
Constructions des décors : Ateliers du ThéâtredelaCité sous la direction de Claude Gaillard
Costumes : Ateliers du ThéâtredelaCité sous la direction de Nathalie Trouvé
Compositing : Raphaël Granvaud-Perez
Prises de vue : Lucie Alquier-Campagnet

Crédit : Alban Ho Van (photo de répétition)

spectacle déconseillé aux moins de 16 ans

9 décembre 2018
ThéâtredelaCité