CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Infidèles// Théâtre Garonne




LA PRISE D’OTAGE QUI NE PREND PAS


publié le 08/05/2018
(Théâtre Garonne)





Un triangle amoureux et l’enfant au milieu, pris en otage par ces amours et désamours d’adultes. Ce serait le beau et cruel enjeu de ce scénario de Bergman, dont la réalisatrice Liv Ullman fit un film en 2000. Pour ce retour vers l’univers du réalisateur suédois, tg STAN s’entoure de l’actrice Ruth Becquart et de Robby Cleiren (compagnie De Roovers).

Un peu de relief ?

Au seuil de la fable, la création : Bergman erre dans son imagination et sa mémoire et (re)compose, à partir de souvenirs plus ou moins autobiographiques, le personnage de Marianne – oui, ce prénom encore. Mariée à un chef d’orchestre, Markus, elle connaît ce qui ressemble à du bonheur conjugal, une vie commune aux deux sens du terme, avec leur fille Isabelle. C’est sans compter l’ami du couple, David. Après une première partie dédiée à ce triangle amoureux, aux frasques et ruptures, le propos s’orientera vers l’enfant : bascule intéressante, sorte de deuxième porte dans un premier sujet.
L’adultère est ici approché avec une sorte d’innocence fondamentale, très bien servie par Ruth Becquart et l’esthétique de STAN – beaucoup d’ingénuité, on ne s’englue pas dans le tourment ni une vision romantique de la passion. Le terme « passion » lui-même semble inapproprié. Le collectif anversois nage ici dans son eau : pour Marianne, ce ne sera pas un torrent de désir, plutôt un courant d’intensité modeste, qui emporte mètre après mètre, gentiment mais surement – la mythologie du couple adultère y est désamorcée. Une fois le spectateur à son aise dans cette lecture distanciée d’existences humaines très ordinaires, l’art de STAN consiste, généralement, à faire affleurer quelques récifs, à laisser deviner des icebergs sous une mer plate ; à surprendre, en somme. A approcher le théâtre par des angles inédits. Or plate, cette mer le reste.
D’où vient cette langueur qui prend, à mesure que l’on s’enfonce – ou plutôt ne s’enfonce pas – dans cette histoire, sans jamais perdre pied ? Où, la faille qui emporte ? La cruauté y reste à l’état d’idée, même la pulsion de mort y devient anecdotique, rapidement avalée dans la dernière ligne droite. Comme si les acteurs ne parvenaient pas à ménager les habituels décrochages théâtraux, cet interstice unique en son genre, et se laissaient prendre à leur propre jeu, s’oubliaient dans une fable mi-jouée mi-contée. Quand on réalise que le moment le plus surprenant, la respiration des deux heures, tient à un cabotinage autour de Strindberg, on se dit que décidément, ce n’est pas ce à quoi ces artistes ont habitué leur public… Et où, Bergman ? Consubstantielle à l’esthétique de STAN, la doublure de l’histoire, impliquée par la présence du réalisateur lui-même aux bornes de la fable, perd de sa force, on en vient même à l’oublier ; triste paradoxe d’un théâtre qui épouse un texte qui lui ressemble…?
De la déception, donc. Au lendemain de la première, un zeste de jeu et de mise en scène restait à trouver ; peut-être est-il déjà instillé, maintenant que cette création a pris ses marques sur le plateau.

Manon Ona









de et avec Ruth Becquart, Robby Cleiren, Jolente De Keersmaeker, Frank Vercruyssen
texte : Ingmar Bergman
production : tg STAN et De Roovers
coproduction Festival D’Automne (Paris), Théâtre de la Bastille (Paris), théâtre Garonne (Toulouse)

© Ida Jakobs

Le 8 mai 2018
Théâtre Garonne