CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Il est interdit d’interdire d’interdire// La Cave Poésie - René Gouzenne




FREEDOM IN HORTENSIA


publié le 19/05/2018
(La Cave Poésie - René Gouzenne)





Au moment même où mai 68 fête ses 50 ans, le collectif Hortense s’empare de cet anniversaire dans le cadre de Variation #03 / Il est interdit d’interdire d’interdire…, son troisième rendez-vous avec la Cave Poésie. Il s’agit d’une nouvelle étape de travail complétant un « cabaret labo », dont la création se déroulera en janvier 2019 à Toulouse.

Bricolage en mai 68

Que peut représenter le bouleversement majeur de mai 68 pour de jeunes femmes et hommes nés dans les années 80 ? C’est la toute première question que le spectateur se pose en voyant débarquer les quatre comédien-ne-s du collectif. Cette génération a d’autres repères marquants, le mur de Berlin, les attentats du 11 septembre… Pourquoi diable se pencher sur un héritage lointain à la fois glorifié et décrié ? C’est qu’il y a matière à résonance, des points d’appui pour improviser (l’identité d’Hortense s’est construite autour de l’écriture de plateau), de quoi mettre en miroir des événements du passé avec l’actualité d’aujourd’hui. Improvisation oblige, il serait vain de résumer ce type de cabaret par essence différent tous les soirs. Le spectacle se base toutefois sur un canevas sur lequel Hortense brode et invente. Ce soir-là (contenu non-contractuel !), le plateau s’échauffe avec les gros titres de la presse d’aujourd’hui scandés sur un air de mandoline façon « Canzone arrabbiata ». Trump, les grèves, Emmanuel Macron, les manifestations étudiantes, etc. Le jeune crieur au coin de la rue de 1900 rejoint finalement l’hyper-information virtuelle d’aujourd’hui. Si le lien est fait avec 1968, force est de s’apercevoir que la présidence a toujours des difficultés avec cette jeunesse…
Le cabaret trouve son rythme au gré de chansons, de poèmes et de discours. Starmania et Léo Ferré côtoient Jean-Paul Sartre, Baudelaire (« La mort des amants »), et Victor Hugo (« Demain dès l’aube »). Histoire de donner un éclairage critique sur les évènements, on convoque un discours de Nicolas Sarkozy en 2007, fustigeant la perte de repères moraux causée par cet héritage. Des fantômes passent, ce sont ceux de Titus et Bérénice… Quoi encore ? Pêle-mêle, un condensé de physiopathologie sur un air de piano, suivi d’une lecture de la notice du taser X26 (très efficace semble-t-il). Puis l’heure est grave, la question qui fâche est posée : « Qui est satisfait de sa vie ? » Pour résoudre ses propres contradictions de citoyens (passif/actif), une solution est trouvée. On présente de manière très commerciale MEPHISTO, une nouvelle application de smartphone ayant pour but de proposer des actions militantes selon le degré de révolte de l’utilisateur. Les actions vont de la pétition en passant par le vote, puis plus loin, la violence et la guérilla urbaine. Cette application gratuite permet de se sentir moins impuissant face à la société. Pour ce qui est de changer véritablement le monde, il faudra s’engager pour un service payant… Ainsi soit-il.

Collage et décalage

Le recul de cinquante années d’Histoire permet aujourd’hui un regard distancié et humoristique sur mai 68. Les discours d’analystes politiques de l’époque semblent tout bonnement réactionnaires ou sclérosés, tandis que les utopies défendues par cette rébellion apparaissent teintées d’une poésie naïve. Suivant cet élan libertaire, le collectif Hortense se faufile dans la brèche que permet l’improvisation pour construire une sorte de collage surréaliste. Entre théâtre militant, poésie absurde, blague potache et détournement comique, cette Variation #03 procure légèreté et fraîcheur, et continue de façonner l’identité protéiforme du collectif. L’aspect « laboratoire » hétéroclite souscrit à une grande liberté de matériaux et de formes – karaoké politique, musique live, scènes burlesques… – tant et si bien qu’il se dégage une (fausse ?) impression de facilité.
S’il y avait une petite réserve à formuler, peut-être serait-il question de pousser le curseur : assister à davantage de situations où se confrontent des idées antagonistes (que ce soit dans les intentions comiques ou dans un propos politique). Plus précisément, puisqu’il s’agit d’un cabaret improvisé, à davantage de « lutte » entre les comédien-ne-s, et de mise en difficulté. Se bousculer encore, se patapoumer, s’esquiver, se mettre en tension, histoire d’épicer ce plat qui semble déjà très appétissant. Car, mazette, il y a de quoi s’écharper et se surprendre à propos d’une thématique sur mai 68 ! La création du spectacle issue des trois variations successives étant encore loin, gageons que l’épaisseur et la densité viendront au fil de ces travaux in progress. Le rendez-vous est pris pour janvier 2019, et il n’est pas interdit d’y aller !

Marc Vionnet









Collectif Hortense
Avec : Kristen Annequin, Gaspard Chauvelot, Coline Lubin, et Thibault Deblache
1h15

© Marc Vionnet / Le Clou dans la Planche

19 mai 2018
La Cave Poésie - René Gouzenne