CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Hope hunt – The Ascension into Lazarus// CDCN




SUR LES NERFS


publié le 25/01/2019
(CDCN)





… ils marchent en roulant, à la manière des jules, mais de jules pleins de nerfs, des loulous dégagés, mais venus tout droit de leur mère, avec tout le haut, comme ça, qu’ils font rouler comme si de rien n’était, sous la pluie…

Koltès, La Nuit juste avant les forêts

 

Oona Doherty, c’est quelqu’un. Quelqu’une, mais aussi cent autres qui traversent son corps, ce corps mis à disposition des rages et détresses collectées dans le Belfast déshérité, plombé, auprès des mineurs notamment. Elle vous plante ces fiertés âpres et blessées dans un coin du cerveau, rien à faire. Difficile d’oublier le mur de son regard, l’agressive décharge que sa présence déploie sur le plateau.

Rouleuse de mécanique

La rencontre débute dans la rue. 20h, mi-janvier : un de ces temps à ne pas laisser le pitbull dehors. Un temps idéal ? C’est qu’il ne serait pas juste de s’installer sagement, douillettement, pour rencontrer Oona et les colères qu’elle incarne – d’abord, il lui faut vous bousculer, vous engueuler, vous ordonner de rentrer. C’est une performance qui exige de débouler, de piler net, comme cette voiture gondolant sous les basses et d’où jaillit, électrique, cette incarnation désenchantée de Belfast.
Hope Hunt, chasser l’espoir où qu’il se terre ; en crever peut-être, mais viendra ensuite la résurrection. Dans cet imaginaire urbain où l’on entrevoit des barres d’immeubles, terrains de foot et couloirs de prison, c’est tout le corps qui tchatche, qui vitupère. Visage et buste affrontent, provoquent, cherchent dans la voix un appui lui-même très incarné. Le travail vocal devient physique : éructations poétiques, métamorphose des vocables ; les mots suivent entre les côtes d’Oona le chemin de l’objet coincé, qui étouffe, asphyxie, et tuera si l’éjection n’a lieu. La voix comme prolongement naturel des membres : c’est là, sans doute, et outre son saisissant charisme, l’originalité de la chorégraphe et danseuse d’Irlande du Nord.
Dans Ascension to Lazarus, elle se tait. Une bande-son de film se mêle à la polyphonie angélique du Miserere d’Allegri. Mélange profane, baroque rehaussé. Dans une série de séquences à la fois obscures et criantes de vérité – c’est là son tour de force – quelques gestes chorégraphiques terrifiants, comme ce visage défiguré par une violente dénégation, une vraie transe pour cervicales. Elle est ainsi, Oona : parcourue par un courant, l’électricité grimpe dans ses vertèbres. Violence d’une déshumanisation à l’œuvre dans tous les lieux d’abandon, de démission.
Brefs, intenses, ses soli heurtent et touchent, comme ces barouds de petites frappes aux airs virils qu’une victoire au foot fait danser, qu’un chagrin d’amour fait pleurer.

Manon Ona









Chorégraphie, interprétation : Oona Doherty
Musique : Oona Doherty, Strength N.I.A, Chris Mc Corry
Images, conducteur, DJ post show : Luca Truffarelli
Régie lumière : Sarah Gordon

photo : Simon Harrison

25 janvier 2019
CDCN