CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Hiver// Le Ring




LA PETITE MUSIQUE DU SILENCE


publié le 27/10/2019
(Le Ring)





"Ce n'est pas notre identité, mais nos relations qui mènent nos vies." 
Jon Fosse

En ce début de saison, le Théâtre 2 l’Acte présente au Ring, Hiver du prolifique dramaturge norvégien Jon Fosse : un texte difficile à apprivoiser, dont la force se niche dans ce qui se tait. L’histoire de deux solitudes tentant de s’inventer de nouveaux contours. Des mots manquants de ce texte qui bégaie, accroche et bute, s’élève une musique singulière orchestrée avec justesse par Michel Mathieu.

À cœur perdu

Un homme s’avance, pardessus austère et regard pensif, il s’assoit, comme s’il décidait de faire une pause dans la marche trop pressée des obligations. Jeans troués, chemise à carreaux, titubant sur ses talons, une jeune femme prend place à ses côtés, le corps fatigué de trop d’excès. Monologue d’ivrogne, invectivant, tentant de séduire, autant de stratégies qui lient. Et puis, comme une supplique : « Parle un peu avec moi » répété pour dire à demi-mots « Délivre-moi de ma solitude ». Valse-hésitation de l’homme, affairé, sur le chemin d’un rendez-vous peut-être pas si intéressant, mais qui signifie « Quelqu’un m’attend ». D’ailleurs oui, lui, d’autres l’attendent : une femme et des enfants, dans une autre ville. Alors puisqu’il est si chanceux, il peut bien donner un peu de son temps à cette fille qui s’effondre. À travers quatre brèves rencontres, de banc public en chambre d’hôtel, se noue une relation au bord du monde. Pourtant, parfois, ces deux-là s’autorisent à rêver du pas de côté qui fera basculer. Mais vers quoi ? Un autre ailleurs, un avenir meilleur ? Ou juste ça, la vie, mais autrement, avec une variation même infime à l’image du texte de Jon Fosse : un point de bascule entre la vie et l’inconnu, l’ivresse de l’aventure, peu importe la chute.

Stand by me

Sur le plateau nu du Ring où le décor joue l’épure, accentuant encore l’anonymat des lieux et l’intemporalité, Camille Lelandais et Quentin Siesling font, par la justesse de leur jeu, pleinement entendre la langue si particulière de Jon Fosse. Sans emphase, tout en subtile fragilité, les deux comédiens habitent les arrêts du texte, donnent voix aux creux des phrases rarement achevées et corps à ces solitudes qui se télescopent. Quand les mots manquent, que la mascarade du discours ne parvient pas combler le vide, les corps, eux, en disent long. Un regard un peu trop vague, un agacement dans le geste, une impatience à peine esquissée, une prière muette : c’est au-delà des mots que se joue véritablement la partition de cette rencontre, de cette histoire qui peine à dire son nom.
La sobriété est à l’œuvre dans la scénographie choisie par Michel Mathieu et c’est heureux. Pas de musique parasite, seulement celle qui naît du texte, comme un chant lancinant, dont le refrain susurrerait « Ne me quitte pas » sur tous les tons. La lumière de Fabien Le Prieult et Yohann Allais-Barillot délimite les lieux, évoquant ici la fenêtre d’une chambre, là un ailleurs plus attirant. Un jeu de lumières et de pénombre dans lequel oscillent les personnages, en équilibre fragile, comme sur un fil prêt à rompre.
« Rends-moi vivant ! » semblent crier en sourdine cette femme et cet homme pleins de manques. Nul doute qu’ils ont été entendus par Michel Mathieu et ses interprètes avec cette adaptation qui donne le ton juste et une chair dense au texte de Jon Fosse.

Véronique Lauret









Mise en scène et scénographie : Michel Mathieu
Avec Camille Lelandais et Quentin Siesling
Lumières : Fabien Le Prieult et Yohann Allais-Barillot
Costumes : Odile Duverger
Régie générale : Alberto Burnichon

22 au 31 octobre 2019
Le Ring