CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Histoire intime d’Elephant man// Centre culturel de Ramonville




« C’EST-À-DIRE... »


publié le 16/10/2018
(Centre culturel de Ramonville)





«'Tis true my form is something odd,
But blaming me is blaming God;
Could I create myself anew
I would not fail in pleasing you.

If I could reach from pole to pole
Or grasp the ocean with a span,
I would be measured by the soul;
The mind's the standard of the man.»

Poème de Joseph Merrick, alias Elephant Man

 

Coincé dans son costume de bonnes manières et sa diction parfaite, il est pourtant adorateur du chaos, sérieusement absurde, proche de l’extase philosophique ou de la dépression : Fantazio s’offre au plateau comme un personnage hybride et met dès le début le public au parfum du sujet, sans pour autant l’annoncer. Une espèce de conférence a commencé, à mi-chemin entre la confession intime et le one-man-[fuckin’]-show. Seul en scène, abandonné même par sa contrebasse, il n’a pour parler de ses angoisses et projets de fluidification des échanges et de recollement des morceaux, qu’une table et ses feuillets épars, deux micros, quelques lumières savamment orchestrées et surtout, surtout, beaucoup d’espace vide.

« C’est pour ça qu’on met des vêtements, c’est pour pas trop déborder »

Cet espace, son corps – qui reste longtemps assis – laisse aux mots le soin de le remplir. Ce dont ce personnage compte nous parler, pas la moindre idée, mais on se met à écouter cette voix stablement posée, envoyée hors du micro, et à regarder les images qu’elle disperse plutôt que le visage sérieux qui les prononce. La raison de sa présence ? De qui nous parle-t-il réellement, à travers ce bonhomme à la fois bavard et songeur, tantôt cartésien tantôt déconcentré par le bout de revêtement de son bureau ou le bruit de son micro qu’il tord…?
Suivant une narration discursive, voguant de digression en association d’idées, cet Elephant man mental agglutine sur scène un bazar d’idées et de sensations profondes, à la fois intimes et universelles. 1h15 pour parler de la vie, tenter de mettre un peu d’ordre dans ce chaos éclaté tout en prenant bien soin d’entretenir la présence de ce chaos. Utiliser la parole comme liant entre les éléments disloqués de la vie et de la pensée humaine. Si possible, recréer aussi un peu de liant entre les êtres assis ce soir-là devant une pièce de théâtre, voire entre tous les cerveaux et les conversations qui flottent dans le monde. Belle ambition…

Des petits blocs de soi, bien recollés

Un peu enfantin sur les bords – ou les rebords ! – malgré son costume, son ton grave et son vocabulaire riche et précis, il emprunte à ces humains au cerveau pas encore tout à fait ordonné l’investissement émotionnel à raconter quelque chose d’apparemment infime, l’importance donnée à ce qui pourrait paraître détail superflu, et une liberté à fantasmer, à se projeter, à imager et comparer tout et n’importe quoi. Comme un corps humain et une cathédrale à l’envers. A l’enfant ou l’élève qui décrit un pays inventé, sa journée ou une image, il emprunte cette façon de faire des descriptions très directes de choses plus ou mois représentables (il y a ça, c’est un peu comme ça, et puis ça c’est comme ça, avec ça…). Fréquentes sont également les personnifications de concepts et d’objets inanimés. Dans sa tête tout s’anime, s’entremêle, tout semble à la fois dispersé et fourmillant.
Devant ses phrases aussi absurdes qu’implacablement logiques et sincères, le rire est difficile à réprimer, et d’ailleurs on n’essaye même pas. C’est un rire premier, un rire réflexe, un rire de notre intellect devant l’aspect inattendu et douteux de ses comparaisons et exposés, en même temps qu’un rire de nos sens réjouis de se faire interpeller un peu différemment.
En effet, Fantazio parle beaucoup mais le son de ses mots crée surtout des images mentales, et souvent kinesthésiques. Le réel est lisse, il y a des moments étroits qui s’élargissent, une ligne violente et des jours rugueux. Si l’année est morne c’est à cause du R, foutues consonnes… En vrai poète, et avec des petits airs de Boris Vian, il associe les choses et leurs qualificatifs non en fonction d’une logique rationnelle ou biologique mais bien de la sensation abstraite et viscérale qu’il tente de partager.
Une belle performance d’interprétation de soi, une ode à la contradiction humaine où l’humour cathartique comme la profondeur des métaphores se rejoignent, l’air de rien, en des bribes d’état des lieux d’une errance collective.

Gladys Vantrepotte









Écrit, conçu et interprété par Fantazio
Collaboration artistique : Patrice Jouffroy, Pierre Meunier et Nicolas Flesch
Mise en lumière : par Hervé Frichet
Rapport sonore : Émile Martin

Le 16 octobre 2018
Centre culturel de Ramonville